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Chapitre 864 : Une annonce

George compta une dizaine de femmes, soit le nombre d’accompagnants autorisés pour la famille royale. Six d’entre elles, qui étaient visiblement des gardes, portaient une robe courte et un pantalon de cuir. Sitôt entrées dans la salle, elles se dispersèrent et chacune se posta dans un coin.

Il n’était pas surprenant pour un Seigneur d’avoir des gardes féminins. Lui-même en avait deux chez lui. Il n’attendait pas vraiment d’elles qu’elles combattent mais les gardait surtout pour s’amuser, en particulier lorsqu’il partait à la chasse dans la nature. Lorsqu’elles retiraient leurs armures de cuir, plus séduisantes que protectrices, l’envie lui prenait souvent de les plaquer au sol.

Ce qui l’étonnait, c’était que Roland les emmène avec lui à un banquet officiel.

Les femmes étant infiniment plus faibles que les hommes par nature, les meilleurs gardes et chevaliers étaient toujours des hommes. Qui, à part pour s’amuser, emmènerait ces gardes féminins qui n’étaient, au fond, que décoratives ?

Par ailleurs, bien que George ne fût pas difficile, le physique de celle-ci était si disgracieux qu’il était convaincu que même les maisons closes bas de gamme de la Cité Écarlate n’en voudraient pas.  

Elles n’avaient aucun charme, une peau rugueuse et des rides et taches brunes sur presque tout le visage. À les voir, le Comte se dit qu’elles devaient avoir entre trente et quarante ans. Certes, leurs silhouettes étaient élancées du fait d’années d’exercices, cependant leur visage aurait repoussé n’importe quel homme.  

Roland Wimbledon avait-il donc un goût si particulier ?

Mais il changea aussitôt d’avis en apercevant celle qui se tenait au bras du Roi, une magnifique jeune femme dont les yeux d’un bleu lacustre, semblables à du cristal, attiraient tous les regards. George n’en avait jamais vu d’aussi beaux.

Lorsqu’elle entra dans la salle, le silence se fit un instant. La présence d’Edith Kant elle-même n’avait pas suscité un tel engouement. Si la jeune fille n’était pas aux côtés du Roi, nul doute qu’elle aurait aussitôt été entourée par la plupart des nobles présents.  

Quant aux deux dernières, elles portaient un voile, sans doute pour dissimuler leur visage.  

Quoiqu’acceptable, c’était plutôt rare en de telles circonstances car lorsque quelqu’un ne veut pas être reconnu, il s’abstient d’assister au banquet plutôt que de porter une tenue qui attire davantage l’attention.

– « Un verre ? » Demanda Guy en s’approchant de lui, deux verres de vin à la main.

– « Volontiers merci », répondit-il. Puis, le suivant dans un coin de la salle, il demanda : « Avez-vous remarqué quelque chose? »

– « La femme qui accompagne Roland est… un peu étrange », murmura le Comte des Trois Rivières.  « Ne la trouvez-vous pas un peu trop belle ? »  

– « Vous avez remarqué vous-aussi ? » Demanda George en touchant la Pierre du Châtiment Divin qu’il gardait dans sa poche : « C’est certainement une sorcière. »

– « C’est aussi mon avis, car si elle était issue d’une famille aristocratique, nous en aurions entendu parler. »

Si, au départ, l’information ne circulait qu’au sein des Rats, depuis que Roland avait occupé la Cité du Roi et vaincu l’Église, de plus en plus de gens, de la capitale à la Cité Écarlate, savaient désormais que Sa Majesté recrutait des sorcières. Bien qu’il n’eût pas proclamé ouvertement sa position à ce sujet, le peuple avait peu à peu cessé de les persécuter, personne n’osant aller à l’encontre du nouveau Roi à ce sujet. Ceci dit, rares étaient les nobles à prendre le terme “recrutement” au sérieux.

Pour eux, une sorcière, tout comme un garde féminin, n’était à disposition que pour être regardée et utilisée en cas de besoins particuliers. Les sorcières n’étaient-elles pas réputées pour leur beauté ? À l’époque où l’Église et Timothy les pourchassaient, certains en cachaient déjà, au péril de leur vie.  

Cela n’expliquait pas, cependant, que Roland soit venu à la réception accompagné d’une sorcière.

De deux choses l’une : ou le Roi avait perdu la tête suite à ses victoires répétitives et se montrait désormais imprudent dans sa vie privée, soit il avait une relation sérieuse avec cette femme…

Mais aux yeux de George, cette seconde hypothèse était peu plausible. En effet, les sorcières étant stériles, elle ne pourrait jamais devenir son épouse.  

Il l’avait sans doute amenée au banquet sur un coup de tête.

Quoi qu’il en fût, c’était plutôt une bonne chose car lorsque Roland tomberait entre ses mains, ce serait sans doute la meilleure preuve de son “crime”.

Il pourrait alors lui reprocher d’avoir fait fi des traditions aristocratiques et insulté les dames venues assister à la réception aux côtés des nobles. Ces critiques n’auraient sans doute que peu d’effet sur lui, qui était de lignée royale, mais incrimineraient certainement la sorcière dont il déciderait alors de la punition.

Le Comte des Trois Rivières, qui visiblement avait eu la même idée, sourit :

– « Vous n’allez toute de même pas la garder pour vous seul! » Dit-il.  

– « Soyez tranquille, mon vieil ami, je ne vous oublierai pas. Peut-être même vous laisserais-je passer en premier. »

Ils se regardèrent et ne purent s’empêcher de rire.  

La réception se déroula sans encombres. Lorsque tous eurent trinqué avec le nouveau Roi, les nobles se réunirent en fonction de leurs titres et se mirent à discuter de leurs affaires, parties de chasses et récoltes tandis que les femmes évoquaient leurs délicates robes de soie et luxueux bijoux.  

George Néri avait au moins autant de partisans que le Seigneur de la Cité Écarlate. De toute évidence, certains de ceux qui, jusque-là, étaient encore indécis, ayant entendu courir le bruit que le Roi avait l’intention d’abolir leur pouvoir féodal, s’étaient rapprochés de lui.  

Sa confiance s’étant renforcée, George sentit peu à peu s’estomper son inexplicable inquiétude.

En effet, il avait le temps.  

Étranger à la région, Roland Wimbledon, devrait faire des efforts exponentiels pour apporter quelques changements alors que lui, dont la famille vivait sur place depuis des centaines d’années, avait d’emblée un avantage géographique, atout qui devenait plus palpable à mesure que Roland se faisait imprudent et arrogant. George en vint même à penser que ses gardes, ceux du Comte des Trois Rivières, de Lévitan et d’autres nobles suffiraient à capturer immédiatement le nouveau Roi.

Cependant, après un moment de réflexion, il abandonna cette idée. La villa au bord du lac étant un espace ouvert, ce serait assez difficile. Par ailleurs, il aurait fallu y faire venir des troupes. Mieux valait mettre leur plan à exécution lorsque Roland serait logé au château.

Encore deux jours et le jeune Roi serait un oiseau en cage.

Il en était là de ses réflexions lorsque soudain, le Comte Delta frappa dans ses mains pour attirer l’attention de tous :

– « Silence, je vous prie! Sa Majesté a quelque chose à vous dire. »

George mit dans sa bouche un juteux morceau de côtelette :

« Va-t-il nous faire un discours pour clore la réception ? » Se demanda-t-il.

– « Tout d’abord, je voudrais remercier le Comte Delta pour avoir organisé ce somptueux banquet. Je suis également ravi de voir autant de monde réuni ici », dit Roland en souriant à la ronde. « Si je ne me trompe pas, presque toute l’aristocratie de la Cité Écarlate est présente. »  

George ne put s’empêcher de frissonner :  

« Encore ce sourire… ce sourire hypocrite qui semble suspendu à ses lèvres… que peut-il bien avoir en tête ? »

– « À l’exception de deux d’entre eux, qui sont souffrantes, tout le monde est là, en effet, Votre Majesté », répondit le Comte Delta.

« Dans ce cas, je vais profiter de l’occasion pour vous faire une annonce », reprit Roland, les mains derrière le dos. « À compter de ce jour, la Cité Écarlate et les domaines environnants seront la propriété du Roi, et ce de manière définitive. Ce qui signifie… » Il marqua une courte pause avant de poursuivre : « Que vous ne serez plus nobles par héritage. »