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Chapitre 834 : Buvons et célébrons

Sans savoir comment, Loélia se retrouva au milieu de la rue, complètement perdue, à regarder les passants aller et venir, visiblement très pressés.

Sous tous les aspects, sa rencontre avec le Roi avait dépassé ses attentes.

Elle pensait que le chef aurait une attitude hostile à son égard en raison de son étrange apparence mi-humaine, mi-animal. S’il était méchant, le Roi n’hésiterait pas à dissimuler ses sentiments et s’il s’avérait calculateur, en principe, il resterait impassible. Cependant, elle était convaincue que son attitude changerait une fois qu’il serait informé du but de sa visite. D’une part parce qu’une guerrière libre était quelqu’un de très demandé, où qu’elle aille, et d’autre part parce qu’elle était disposée à aider la Cité Sans Hiver à combattre les Diables. Qui refuserait une offre aussi généreuse ?

Loélia pensait s’installer dans les environs du château ou résider dans une auberge où elle serait traitée comme une invitée. Au cours de son séjour, et par l’intermédiaire de Cendres, elle ferait progressivement la connaissance des sorcières, en particulier celles dotées de grandes compétences de combat, sans oublier, évidemment, Mlle Naela. Même si toutes ne souhaitaient pas faire sa connaissance, il s’en trouverait sans doute pour avoir, comme elle, le désir de combattre en duel afin de faire progresser sa technique. Cette méthode d’entraînement, bénéfique pour les deux personnes concernées, serait sans doute plus efficace que de perforer des sacs de sable.

Une fois prête, elle se mettrait à la recherche des Diables afin de se lancer un défi supplémentaire. Cendres lui ayant dit que ceux-ci se cachaient dans les Terres Barbares inhabitées au nord-ouest du royaume, Loélia ne craignait pas de camper en pleine nature, pas plus qu’elle ne redoutait les ennemis sournoisement dissimulés. Les Loups étant les maitres du désert, elle était persuadée que grâce à son flair aiguisé et à son excellente audition, elle pourrait sans peine localiser leur repaire.

Mais la réalité s’avéra l’exact contraire de tout ce qu’elle avait imaginé.

En effet, jamais, depuis son Éveil, la Princesse n’avait entendu qualifier ses oreilles de jolies. Son père lui-même, qui pourtant n’était pas rebuté par son apparence, ne l’appréciait pas pour autant.

« Sans cette difformité », lui avait-il dit un jour, « Vous seriez l’une des femmes les plus remarquables d’Ironsand City. »

Ces oreilles de loup lui allaient-elles si bien ?

La remarque inattendue l’avait tellement surprise qu’elle était restée la tête dans les nuages durant toute la suite de la conversation. En quittant le château, elle n’était toujours pas remise du fait que le chef ait accepté son apparence mais refusé sa proposition de combattre gratuitement les Diables.

« Allons donc, ce n’est qu’un petit revers », se dit Loélia pour se réconforter.

Elle tapota ses joues et prit une profonde inspiration. Tant qu’elle resterait sur sa voie, rien ne lui serait impossible. Par ailleurs, en y réfléchissant, ce refus n’affectait guère ses plans. Elle pouvait toujours explorer la ville, se renseigner sur les Diables et faire connaissance avec d’autres sorcières. Simplement, cela lui prendrait un peu plus de temps qu’elle ne l’avait escompté.  Certes, Roland avait repoussé son offre, cependant, il ne lui avait imposé aucune restriction, laissant même sous-entendre que si jamais elle changeait d’avis, elle serait toujours la bienvenue dans l’Association des Sorcières. Le fait que Loélia ait décidé d’agir seule serait sans doute plus profitable à son plan.

À cette pensée, la femme loup releva ses oreilles tombantes, remua la queue et serra les poings.

« Très bien! » se dit-elle. « Mais si les Diables sont aussi forts qu’il le prétend, pourquoi le chef a-t-il choisi cet endroit pour ériger sa capitale ? En arrivant du nord-ouest, La Cité Sans Hiver sera la première ville humaine sur laquelle ils tomberont. S’il n’a aucune garantie de pouvoir triompher de ces Diables, n’aurait-il pas été plus sûr pour lui de se tenir aussi loin que possible d’un pareil danger ? »  

S’il lui avait dit : « Je ne voudrais pas que vous y laissiez la vie », c’était probablement pour la dissuader d’affronter seule ces créatures. Avant d’avoir essayé, nul ne peut être certain de remporter la victoire. Et si elle venait à être blessée, le chef la ferait sans doute soigner par Naela, faute de quoi il irait à l’encontre de sa parole.

Ayant réfléchi à la question, la Princesse du clan du Feu Ravageur retrouva aussitôt le moral.

Il lui restait plus de cent Royals d’or, ce qui était plus que suffisant pour payer ses notes d’auberge. Certes, les frais médicaux étaient incroyablement élevés, mais ils ne lui factureraient sans doute pas une somme faramineuse à chaque fois. Elle allait donc pouvoir vivre dans cette ville durant plusieurs années sans avoir à se soucier des dépenses liées à la nourriture, aux boissons, aux vêtements, aux herbes et aux guides du désert. Par ailleurs, elle n’avait pas besoin du soutien du Roi de Graycastle pour s’attaquer aux Diables.

Son plan mis sur pieds, Loélia se sentit grandement soulagée. Elle regarda autour d’elle et s’attentionna aux plaques suspendues au-dessus des locaux environnants. Elle était fermement décidée à ne pas se précipiter, il lui fallait d’abord trouver un lieu de résidence.

Comme il faisait encore clair et qu’elle n’était pas pressée, elle décida de fêter son arrivée à bon port conformément aux coutumes des Mojin du Peuple des Sables et se mit à la recherche d’une taverne.

La Princesse n’avait pas fait deux pas qu’une belle enseigne attira son attention : un dessin très réaliste y représentait des verres contenant des boissons colorées surmontées de fruits

dont elle ne connaissait pas le nom mais qui faisaient envie rien qu’à les regarder.

Au-dessus était écrit le nom de l’établissement : La Taverne d’Evelyne aux Mille Saveurs et tout en bas figurait, dans une écriture plus petite: Nouvelles Boissons du Chaos : votre premier verre à moitié prix.  N’hésitez pas à les goûter.

Les Boissons du Chaos ? Loélia plissa le front : ce nom lui semblait mal choisi dans la mesure où elle ne voyait pas le rapport entre “boisson” et “chaos”. Il fallait avoir goûté pour savoir de quoi il s’agissait, aussi n’était-il pas surprenant qu’ils cherchent à attirer les gens.

Mais de toute évidence, il s’agissait bien d’une taverne.

Comme l’enseigne suggérait des boissons à saveurs multiples, Loélia se dit qu’ils devaient proposer des liqueurs. À en juger par le décor spacieux, lumineux et les allées et venues des clients, elle en conclut que ces boissons ne devraient pas être trop mauvaises.

La Princesse tapota la bourse cachée dans sa poitrine et se dirigea vers l’établissement.

– « Elle n’a pas dit toute la vérité » commenta Rossignol en mâchant son poisson séché, « en particulier sur la raison pour laquelle elle refuse de rejoindre l’Association des Sorcières. J’ai senti une importante fluctuation dans ses émotions. Afin d’en être certains, mieux vaudrait demander à Wendy de la soumettre au “Test en dix questions”.

Roland secoua la tête, amusé :

– « Cette procédure est réservée à l’examen des candidates. Comme elle n’a pas postulé, il n’y a donc pas lieu d’enquêter sur ses antécédents. De plus, si Loélia est venue à la Cité Sans Hiver, c’est pour combattre les Diables et s’entraîner. Vous confirmez, n’est-ce pas ? »

– « Sur ce point, je suis certaine qu’elle n’a pas menti », répondit Rossignol.

– « Très bien. À l’origine, la fondation de l’Association avait surtout pour objectif de vous donner une appartenance. Il ne sert à rien de contraindre les sorcières à y adhérer. De plus, il est normal que quelqu’un se montre prudent en arrivant dans une ville étrangère. Laissons-la faire », répondit Roland pour couper court.

Bien qu’il fît celui qui n’en avait que faire, au fond de lui, le Roi était un peu déçu.  

En la voyant agiter ses longues oreilles soyeuses, il avait eu envie de les effleurer. De plus, sa queue de loup, toujours en mouvement, l’intriguait beaucoup.

Mais finalement, il était parvenu à réprimer ces folles pensées.

En effet, il se devait d’agir avec dignité, non pas à cause de Rossignol mais parce qu’il était Roi.

Alors que Roland songeait à se rendre sur le chantier du “Bâtiment Miracle” pour une tournée d’inspection, Barov frappa soudain à la porte.

– « Votre Majesté, les membres de la Chambre de Commerce Unie viennent d’arriver et demandent à vous voir. »