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Chapitre 780 : Le petit jeu d’Edith

– « Ma sœur », demanda Cole Kant, « avez-vous l’intention d’aller loin ? »

– « Non », répondit-elle sans le regarder, occupée qu’elle était à trier ses vêtements. « Je vais seulement faire un tour quelque part dans la Région de l’Ouest. »

– « Et combien de temps serez-vous partie ? » Demanda son frère en s’approchant.

– « Je n’en ai aucune idée. »

Cole regarda les vêtements empilés sur le lit de sa sœur :

– « Vous n’emportez pas de tenue de soirée, de ceinture, ni votre corset préféré… N’avez-vous pas l’intention de rendre visite à des nobles ou assister à quelques banquets ? »

Edith lui jeta un coup d’œil rapide :

– « Votre don d’observation s’est amélioré, dirait-on. Ceci dit, vous n’avez pas à faire savoir ce que vous remarquez. »

– « Mais c’est vous qui m’avez appris à améliorer mes capacités! » S’exclama le jeune homme avec un sursaut.  

– « C’est vrai », répondit sa sœur. « Mais à présent, je vais vous enseigner autre chose : lorsque vous vous adressez à une femme, faites-le avec élégance et choisissez vos mots avec soin, comprenez-vous ? »

– « Mais… vous êtes ma sœur! »  

– « Heureusement! Car sinon, vous souffririez beaucoup. »

– « Je vois », répondit Cole en frissonnant.

Edith haussa les épaules :

– « Bien. Comment vous sentez-vous dans votre travail à l’Hôtel de Ville ? »

– « Tout va bien… J’ai suivi vos consignes en ne révélant pas mon statut de noble. Je n’ai rien d’autre à faire que d’écrire et de consigner des données. C’est plutôt facile. Ceci dit, je ne comprends toujours pas… pourquoi ne m’avez-vous pas pris dans votre département », ajouta-t-il, hésitant.  

Depuis la démonstration d’artillerie, Cole avait abandonné l’idée de retourner à la Cité de la Nuit Éternelle et s’était installé avec sa sœur dans une maison spacieuse située à proximité du château du Seigneur. Tous deux étaient désormais officiellement résidents de la Cité Sans Hiver. En sa qualité de noble ayant reçu une éducation traditionnelle, Cole avait facilement trouvé un emploi à l’Hôtel de Ville et Edith, qui avait fait venir du Nord une centaine d’érudits et d’assistants, bénéficiait à présent d’un certain statut.  

Même si ces personnes n’avaient pas l’intention de s’installer définitivement, elle était convaincue que jamais sa majesté ne s’opposerait à ce que des gens en provenance de la Région du Nord viennent se familiariser avec le nouveau système. En effet, le jeune roi était assoiffé de talents et cette région était pour le moment la seule disposée à lui envoyer des personnes douées. Tant que son père continuerait à lui adresser des gens, elle conserverait son statut dans le nouveau régime.

– « Parce que ce n’est pas nécessaire », répondit-elle. « Cela pourrait même nous causer des ennuis. Le Directeur de l’Hôtel de Ville ayant sans cesse un œil sur moi, si je vous avais placé dans mon service et qu’il parvienne à découvrir des erreurs, je serais face à un dilemme. N’entachons pas la réputation de la famille Kant, car cela affecterait l’opinion que Sa Majesté a de moi. » Elle s’interrompit un instant avant de poursuivre : « Même si nous ne nous entendons pas très bien, dans la mesure où nous portons le même patronyme, les gens nous réuniront toujours. Aussi, quoi que vous fassiez, n’oubliez pas que cela n’engage pas que vous, mais toute la famille. »  

Pensif, le jeune homme baissa les yeux. Edith ne pouvait pas savoir à quel point il comprenait, cependant, mais elle avait dit tout ce qu’il y avait à dire sur cette affaire. La réputation de leur famille aurait longtemps une influence sur eux, même après que le système féodal ait été remplacé par le nouveau régime imposé par Roland. À court terme, il se pourrait même qu’elle attire davantage l’attention sur sa sœur et lui.

Comme la lune devient l’astre le plus brillant lorsque le soleil est couché, leur patronyme était désormais plus important à leurs yeux que leur titre de noblesse.

Au bout d’un long moment, il acquiesça :

– « Je serai prudent », dit-il.  

D’après leur père, ce fils timide, hésitant et faible n’était pas l’héritier qu’il fallait à la famille Kant. Il craignait, en effet, que Cole ne soit pas suffisamment fort pour diriger les Chevaliers qui gardaient le domaine et qu’en temps de guerre, son tempérament le mette dans une situation peu enviable.  

Cependant, bien que le Duc ne l’eût jamais mentionné, Edith savait pertinemment que Cole tenait sa personnalité de lui.

Si Timothy n’avait pas envisagé de s’allier à des nobles de rang inférieur afin de briser l’ordre en place dans la Région du Nord, jamais les Kant, qui autrefois n’était qu’une famille sans prétention vivant dans un coin reculé des terres du nord, n’auraient acquis le statut dont ils bénéficiaient à ce jour.

Persuadé que de tous ses enfants, Edith était la plus apte à lui succéder pour diriger la famille, son père attendait beaucoup d’elle.

Cependant, Edith avait parfaitement compris qu’à la Cité Sans Hiver, ses lacunes, loin de l’entraver, seraient plutôt un avantage. En effet, ses capacités d’apprentissage, sa prudence et son introversion lui permettraient de s’adapter parfaitement à son travail à l’Hôtel de Ville.   

En apprenant qu’un groupe de gens du commun équipés d’armes à poudre de neiges avait, en l’espace d’une journée, pris la ville de Timothy, elle avait pris conscience du fait que la force et le courage n’étaient plus aussi importants désormais et insisté pour que son frère reste à la Cité Sans Hiver pour y apprendre de nouvelles choses.

Cole ramassa négligemment une longue robe, la plaça devant lui comme pour voir si elle lui irait et dit :

– « Ma sœur, dites-moi où vous allez! Je vais m’ennuyer si je reste seul dans une maison aussi grande. »  

– « Mais c’est vous qui m’avez demandé d’acheter une grande maison! Elle m’a coûté la modeste somme de cinq cents Royals d’or, ce qui est extrêmement cher, même pour moi, et voilà que vous la trouvez trop grande à présent ? » Répondit froidement Edith.

Surpris, le jeune faillit lâcher la robe qu’il avait en main :

– « Non… non… » Bégaya-t-il.  « Elle me convient parfaitement. »

Edith lui jeta un coup d’œil et constata avec surprise qu’il serait très bien dans cette robe.

– « Un peu de patience », dit-elle. « L’été prochain, notre jeune frère viendra vous tenir compagnie. En revanche, je ne suis pas autorisée à vous dire où je vais car c’est un secret relatif à la ville. Selon les anciennes règles, il vous faudrait en payer le prix. »

Cole, qui connaissait bien ce petit jeu pour s’être fait berner plusieurs fois, hésita. Cependant, sa curiosité finit par l’emporter sur ses craintes :  

– « Je veux savoir », dit-il à sa sœur.

– « J’accompagne les soldats de la Première Armée jusqu’à la grande Montagne Enneigée de la Région de l’Ouest », répondit-elle en souriant.  

Surpris, il demanda :

– « Vous voulez parler de la source de la Rivière Écarlate ? Y a-t-il quelque chose de particulier là-bas ? »

– « Nous allons probablement rencontrer des hybrides démoniaques, voire des espèces inconnues. Il doit y avoir de tout dans ce secteur », répondit Edith qui décrivit ensuite les sorcières de Taquila qu’elle avait vues lors de la réunion : « Nous avons conclu une alliance avec ces créatures tentaculaires. J’ai hâte de voir nos nouvelles alliées combattre nos monstrueux ennemis! »

Cole écoutait, bouche bée :

– « Mais… une minute… » Bégaya-t-il. « Vous n’avez pas peur ? Sa Majesté aurait passé un marché avec des monstres ? Même les Diables ne semblent pas si effrayants! »

– « Et Alors ? N’est-ce pas une bonne chose pour nous ? » Demanda-t-elle en levant les mains en l’air, visiblement peu soucieuse des inquiétudes de son frère.

– « Une bonne chose ?! » S’écria-t-il, incrédule. « Auriez-vous perdu l’esprit, ma sœur ? »

– « Pardon ? »

– « Euh… Je voulais dire… »

Edith soupira :

– « Vous souvenez-vous du but que nous nous sommes fixé le jour où nous avons décidé de servir le Roi ? »

– « Obtenir plus de pouvoir ? » Suggéra prudemment Cole.  

– « Pas exactement », répondit-elle, les yeux brillants. « Mais ce n’est pas tout à fait faux dans la mesure où plus le domaine est vaste et la population importante, plus le pouvoir est grand.  Si les anciennes sorcières, certaines races étrangères et même les Diables se rangeaient tous aux côtés du Roi, son royaume s’étendrait du monde humain aux terres étrangères. Comprenez-vous ? »

Stupéfait, Cole en avait le souffle coupé.

« Si un petit aristocrate qui ne possède qu’un village peut facilement se rappeler les noms de tous ses sujets, ce n’est pas le cas d’un Seigneur qui règne sur une ville », poursuivit-elle. « La diversité de la population est très représentative des dimensions d’un domaine. Si je me souviens bien, jamais encore l’histoire n’a fait état d’un Roi qui aurait régné sur des espèces étrangères. Ce sont des opportunités comme celle-ci que notre famille recherche et c’est la raison pour laquelle nous avons quitté notre lointain domaine arriéré. Pourquoi donc êtes-vous si inquiet ? »

Cole resta un long moment figé sur place. Enfin, il ouvrit la bouche :

– « Mais… »  

– « Mais ils ne sont pas de notre espèce ? C’est bien ce que vous alliez dire, pas vrai ? » Coupa sa sœur avec un rictus. « Tant que Sa Majesté tiendra la barre, il fera ce qu’il veut de ces créatures étrangères. »

À ces mots, Cole frissonna malgré la chaleur de la pièce.

– « À présent », dit Edith, le regard malicieux, « Il faut payer votre note. »

Puis, désignant la longue robe, elle ajouta d’une voix traînante : « Enfilez-la et laissez-moi vous regarder. »