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Chapitre 739 : La poignée de main

À ces mots, Roland sursauta et se dit :

– « Cela me rappelle étrangement la bête démoniaque géante de la montagne enneigée! »

Il était sur le point de soulever cette question lorsqu’Ayesha prit la parole :

– « Serait-ce vous qui êtes entrée dans la Cité des Diables et avez dévoré la Pagode de Pierre Noire ? »  

Confuse, Pasha répondit :

– « Non. Nous avons simplement utilisé notre ver pour réparer les ruines et construire un tunnel jusqu’à la Cité de Lumière. Nous ne pouvons pas nous permettre de l’utiliser trop souvent car il mange énormément. »

Roland leur fit le récit des aventures qu’avaient vécu les sorcières dans la Forêt aux Secrets et la Cité des Diables située tout à fait à l’ouest de la région, après quoi il demanda à Sophia d’aller chercher les images dessinées par Soraya et expliqua :

– « On aurait dit que ce monstre, beaucoup plus gros que toutes les bêtes sauvages, se dirigeait vers la grande montagne enneigée. »

Devant ces images réalistes, Pasha prit une profonde inspiration :

– « En effet, c’est bien un ver dévorant. Il est tout à fait possible que dans la montagne dont vous venez de parler subsistent aussi des vestiges laissés par cette civilisation souterraine car d’après les documents que nous possédons, ce peuple était répandu dans tout le Pays de l’Aurore. Pour preuve de l’authenticité de ces écrits, on trouve dans chaque montagne des tunnels créés par ces vers dévorants. »  

– « Pourtant, vous avez dit que cette civilisation souterraine n’existait plus! »

– « C’est exact, cependant, tout comme les supports originaux, ce ver n’est qu’une enveloppe. Une âme peut parfaitement y entrer et le déplacer. »  

À ces mots, le cœur de Roland se serra. Il jeta un coup d’œil à la ronde et vit que toutes les sorcières présentes dans la Salle de Réception affichaient un air grave. De toute évidence, toutes avaient parfaitement compris que c’était l’ennemi inconnu lié à la Bataille de la Divine Volonté qui était à l’origine de l’envoi de ce ver jusqu’à la Tour de Recherches d’Ayesha et à la Cité des Diables.

L’adversaire avait-il trouvé les ruines et les vers dans la montagne enneigée et transféré des âmes dans ces enveloppes ? Quoiqu’il en soit cela ne poserait guère problème, à moins qu’il n’ait également trouvé dans ces vestiges des noyaux magiques et un support central.  Ces choses allaient-elles radicalement améliorer leur théorie au sujet de la magie et leur permettre de créer un Instrument de la Rétribution Divine contre les sorcières ?

Lui qui pensait avoir de grandes chances de trouver des enveloppes et des instruments dans la montagne enneigée! Elle était peut-être beaucoup moins longue que la Chaîne des Montagnes Infranchissables et celle de l’Epine du Dragon, cependant son sommet était le plus haut de tous ceux de la Région de l’Ouest. Selon Pacha, cette haute montagne était l’endroit parfait pour que la civilisation souterraine y construise une immense cité, aussi décida-t-il de faire quelque chose à ce sujet.  

– « Votre Majesté, je vous en prie, aidez-nous à explorer la montagne enneigée au plus vite, dans le cas où s’y trouverait des instruments », intervint Céline d’une voix anxieuse.

Pasha, qui contrairement à elle semblait garder son calme, bien que l’agitation de ses tentacules montrât son inquiétude, ajouta :

– « Ainsi que les différents types d’enveloppes évoqués par les documents. Si jamais l’ennemi inconnu s’en empare, je crains que nous n’ayons de gros problèmes. »

Ces informations avaient dû causer de l’agitation parmi les sorcières aux corps globuleux car il semblait y avoir grand bruit derrière elle.  

Roland comprit aussitôt pourquoi.

Si vivre dans le corps d’un Guerrier du Châtiment Divin depuis des centaines d’années donnait à certaines sorcières le sentiment d’être emprisonnées dans un vide sans fin qui les poussait à rechercher de nouveaux supports, celles qui habitaient ces corps particuliers conservaient encore des ressentis, comme le sens de l’odorat, même si elles n’avaient plus d’apparence humaine.

Il fit mine d’hésiter :

– « Je comprends », dit-il. « J’envisageais en effet d’explorer la montagne enneigée mais comme je n’avais pas de moyen de transport approprié et que je ne voulais pas que les sorcières prennent de risques, j’ai été contraint de différer cette expérience. Si je pouvais obtenir l’aide de votre ver dévorant pour cette exploration, je pense que ce serait une bonne occasion… »

– « Nous commencerons le déménagement aussi vite que possible », promit aussitôt Pasha.

Roland, qui réfléchissait à la façon de lancer cette coopération avec les survivantes de Taquila, fut lui aussi ravi de cette opportunité. Pour tout dire, même si elles ne lui avaient pas demandé d’explorer la montagne enneigée, il aurait fini par le faire ne serait-ce que pour éliminer les menaces potentielles autour de la Cité Sans Hiver et pour satisfaire sa propre curiosité au regard d’enveloppes capables de forer d’énormes tunnels souterrains.

La liste que ces créatures étaient en mesure de faire était longue.  

Il avait prévu d’utiliser la Chaîne des Montagnes Infranchissables comme barrière naturelle contre les Diables, mais les techniques d’ingénierie de l’époque ne le lui permettaient pas. Les sentiers montagneux étant accidentés et sinueux et les conditions météorologiques très instables, le seul transport de ciment et de briques poserait un problème délicat. S’il postait des soldats dans les montagnes, il lui faudrait construire des barbettes, des baraquements, des routes et toutes les installations nécessaires à leur survie, ce qui serait un énorme défi pour Colibri et Lotus.

Un ver dévorant lui permettrait de résoudre ces questions en forant un tunnel reliant les barbettes à la Cité Sans Hiver et en lui permettant d’établir des réserves de munitions et des baraquements souterrains les mettant à l’abris des tempêtes de neige.

Il pourrait même construire une voie ferrée dans ce tunnel pour permettre à des wagons remorqués par machine à vapeur de transporter soldats et marchandises.  

Il lui suffirait d’édifier des blockhaus en béton armé et des lignes de transport sous terre pour obtenir la ligne de défense naturelle qu’il souhaitait.

Par ailleurs, il pourrait utiliser ce ver pour construire des commodités souterraines ainsi qu’un système d’évacuation des eaux usées pour la ville. Le moment venu, il pourrait annoncer fièrement que la Cité Sans Hiver était la première ville de l’époque à posséder un système de drainage souterrain dans lequel les gens pouvaient marcher librement. Pour lui, ce ver était aussi important que le noyau magique ou encore le bio ordinateur dans la mesure où il serait sans doute considéré comme un outil magique dans le domaine du génie civil précédant l’invention du tunnelier.

Roland se leva, se dirigea vers le rideau de lumière et tendit sa main droite en direction de Pasha :

– « J’espère vivement que ceci est le début d’une relation de confiance mutuelle », dit-il.  

– « Votre Majesté, c’est… »

– « Cela s’appelle une poignée de main », expliqua-t-il en regardant la créature qui mesurait plusieurs mètres de plus que lui. « Cela signifie que nous sommes d’accord. »  

Après courte hésitation Pasha abaissa le tentacule le plus épais qu’elle portait au sommet de son crâne et touche sa main.  

« Quel dommage que Soraya ne soit pas là pour témoigner et consigner à jamais cet instant mémorable! » pensa-t-il.  

L’image de la sorcière commençait à se déformer lorsque soudain, il demanda :

– « Un instant! Vous avez dit qu’il était possible qu’il y ait dans chaque haute montagne des vestiges de cette civilisation souterraine. Qu’en est-il des montagnes situées dans les profondeurs sous-marines ? »

– « Il y aurait des montagnes sous la mer ? » S’exclama Pasha, surprise. « Selon nos documents, ce peuple ne vivait que dans le Pays de l’Aurore. Il n’est fait aucune mention de la mer. Étant donné la lourdeur et la maladresse de leurs enveloppes, je pense qu’ils auraient eu grand mal à se mouvoir dans les eaux. Pourquoi cette question ? »  

– « Pour rien » répondit Roland en secouant la tête, perdu dans ses pensées. « Simple curiosité. »

« Uniquement dans le Pays de l’Aurore ?  L’étrange flèche sous-marine et le télescope n’auraient donc rien à voir avec cette civilisation. Mais alors, à qui appartiennent les Immenses Portes de Pierre que Tonnerre aperçu à travers son vieux télescope et ces terres qui n’apparaissent que lors des reflux de la marée ?  Serait-ce à l’ennemi inconnu impliqué dans la Bataille de la Divine Volonté ?  Puisse Tonnerre m’apporter la réponse. »

Soudain, le rideau de lumière pourpre se déforma et disparut.

La salle de réception revint à la normale.