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Chapitre 509 : Devenir Roi

Tandis que Roland descendait les marches de pierre, il eut le sentiment que les prisons du palais étaient un véritable cauchemar pour l’ancien Prince lorsqu’il était enfant.  

Aussitôt, il se mit à fouiller ses souvenirs et, très vite, identifia la raison de cette peur.

Un jour, Timothy avait demandé à Gerald, Garcia ainsi qu’au jeune Roland de l’accompagner pour explorer les soubassements du palais situés sous la grande salle. Le jeune Prince, alors âgé de 12 ans, tout excité à l’idée de pouvoir enfin rejoindre leur cercle intime, ne se doutait de rien.  Timothy avait volé les clés aux gardes, enfermé son jeune frère dans une cellule de la prison et était parti en riant, accompagné de ses frère et sœur.

Resté seul dans la sombre cellule, le petit Roland pensait aux cris stridents qu’il entendait parfois dans la salle. Un jour, un garde lui avait dit que ces cris étaient les lamentations des fantômes qui hantaient les soubassements du palais. Le petit prince, terrifié, claquait des dents sans pour autant oser appeler, de crainte d’attirer les fantômes. Enfin, il se blottit dans un coin, cacha son visage dans ses genoux et se mit à sangloter. Lorsqu’enfin Timothy, Gerald et Garcia revinrent voir à quel point il était terrifié, son visage était couvert de morve.

À compter de ce jour, plus jamais le Prince n’avait osé retourner dans les soubassements du palais.  

À présent, Roland savait que les gémissements et les cris en question n’avait rien à voir avec d’éventuels fantômes. Ils provenaient des prisonniers torturés et interrogés. Si le jeune Prince ne les entendait qu’occasionnellement, c’était parce que les prisons du palais ne pouvaient accueillir que quelques détenus.  

Roland retrouva Timothy dans une petite cellule tout au fond des soubassements. Cette prison était plutôt confortable, comparée à celles du centre-ville et de la périphérie. Au moins, elle était propre, sèche et il n’y avait ni rats, ni cafards, ni puanteur. Cette cellule était précisément celle où le petit Roland, enfermé, avait pleuré toute une nuit.

Ironiquement, les rôles étaient inversés.

Timothy, qui était assis contre le mur, silencieux, ouvrit les yeux en entendant du bruit et aperçut Roland.

Ce frère, qui par le passé était celui que Roland redoutait le plus, n’avait guère changé. Comme tous les descendants de la famille Wimbledon, il avait les yeux et les cheveux gris. Il avait hérité des traits de son père en ce sens que ses cheveux étaient courts et bouclés, qu’il avait le même nez et le même visage plaisant. Cependant, ses yeux étroits et bridés lui donnaient un air sombre, surtout à la lueur vacillante des flambeaux.

Auparavant, jamais le Prince Roland n’aurait osé regarder son frère dans les yeux mais à présent, Timothy n’était plus qu’un étranger, impuissant et sans défense.

Durant un moment, ils se dévisagèrent et l’on entendit plus que le crépitement des torches. Finalement, incapable de dissimuler son visage lugubre, Timothy renonça à adopter une attitude agressive. À présent, cela ne servirait plus à rien. Peu à peu, le regard dur de l’usurpateur se transforma et Roland y lut une peur indicible.

– « Qui diable êtes-vous ? » Demanda Timothy, qui ne pouvait plus endurer ce silence pesant.

Sa voix sèche, emprunte d’émotions, résonna dans les soubassements et Roland devina que son frère était terrifié. Comparé à Tilly, Timothy, qui était plus souvent en contact avec le Prince Roland, avait largement contribué à son caractère agaçant et inconstant. Le Roi se dit qu’il était tout à fait normal que cet homme, qui avait bien connu le prince Roland autrefois, se rende compte qu’il avait changé et s’interroge.  

– « Je suis Roland Wimbledon », dit-il en s’accroupissant de manière à ce que leurs visages soient face à face. Puis, le regardant dans les yeux, il demanda : « Vous ne vous souvenez pas de moi ? »

– « Non, vous n’êtes pas celui que vous prétendez être », répondit Timothy d’une voix tremblante. « Jamais il ne m’aurait regardé de la sorte. Il n’osait pas me regarder dans les yeux », ajouta-t-il, à bout de souffle. « Je sais… vous êtes le Diable. Pas une personne trompée par les démons, mais le Diable en personne! Et vous êtes là pour me voler mon royaume! »

Roland ne voulut pas se donner la peine d’expliquer quoi que ce soit à un homme qui allait mourir. Il répondit simplement :

– « Ainsi, vous vous croyez meilleur que les démons, vous qui avez assassiné notre père, conspiré contre notre frère aîné qui était innocent et que vous avez exécuté pour usurper le trône ? Vous avez fomenté avec l’Eglise, envers laquelle notre père avait une véritable aversion, contraint des innocents à envahir le domaine de la Princesse Garcia et n’avez même pas daigné épargner votre frère Roland, qui était pourtant le plus faible et le plus démuni de tous.  En un an, vous avez conquis et détruit d’innombrables villes, généré des guerres partout dans le royaume que vous avez entraîné dans le chaos, laissant le peuple sans-abri. Le Diable lui-même n’aurait jamais été aussi loin! »

Timothy s’empressa de réfuter :

– « Pour ça, non! je n’ai pas tué notre père, il s’est suicidé.  Il était sous le contrôle des démons, tout comme vous! »

– « Suicidé ? » Demanda Roland en fronçant les sourcils.

– « Oui, il s’est couché, comme d’habitude, puis il a souri et s’est enfoncé un poignard dans le cœur! » Répondit Timothy.

– « Une sorcière ? » S’enquit Roland.

– « C’est impossible! Il portait une Pierre du Châtiment Divin! Bon sang… » S’écria Timothy avant d’ajouter d’une voix rauque et étranglée : « C’est arrivé sans prévenir, je n’ai rien pu faire! »

Roland regarda Rossignol qui lui adressa un léger signe de tête.

« À mon avis, il s’agissait d’une sorcière au pouvoir d’attachement… Une fois qu’elle a exercé son pouvoir magique, la Pierre du Châtiment Divin ne peut plus rien contre elle », se dit-il.  « Par ailleurs, les sorcières communes n’auraient jamais eu l’occasion d’approcher le Roi, seules les Purifiées appartenant à L’Eglise auraient été en mesure de le faire. » Roland se remémora brièvement un évènement survenu six mois plus tôt alors qu’ils évacuaient les réfugiés. Une sorcière, qui avait le pouvoir de changer d’apparence, avait fait irruption dans le camp pour assassiner Wendy.  S’il recoupait cet incident avec ce qui était arrivé au roi Wimbledon III, l’explication semblait évidente.

Si l’Église était à l’origine de tout ceci, cela pourrait également expliquer la raison de l’Ordonnance Royale sur le Choix du Prince héritier qui, de toute évidence, n’avait pas d’autre but que de générer des guerres et de l’agitation. Tout cela devant être confirmé, Roland pensait pouvoir obtenir la vérité de la bouche du Grand Prêtre de la Cité du Roi.

– « Cela ne saurait justifier le coup monté contre Gérald et de l’expansion de la guerre », déclara Roland d’une voix grave. « Vous avez conspiré avec l’Eglise et utilisé les pilules qui rendent fou pour créer des soldats forcenés. Vous êtes-vous déjà demandé combien de personnes allaient en mourir ? »

– « Si je n’avais pas fait usage de ces pilules, qui aurait pu m’assurer que Garcia, elle, ne l’aurait pas fait ? Si dès le départ ces gens m’avaient reconnu comme leur Roi légitime, pourquoi les aurais-je détruits sans pitié ? » Répondit Timothy en rampant jusqu’aux barreaux qu’il agrippa à deux mains.  « En quoi le démon que vous êtes est-il concerné par tout ceci ? Que diable comptez-vous faire de moi ? »

– « Je vais dénoncer vos crimes, vous juger et vous envoyer à la potence. Vous allez partager le sort de Gerald, à la différence près que vous, vous êtes coupable de crimes impardonnables devant lesquels la peine de mort elle-même est encore insuffisante à satisfaire à la justice », répondit Roland.  

– « Non! Vous ne pouvez pas m’exécuter! Jamais un démon comme vous ne pourrait s’exposer en pleine lumière, la puissance des Dieux aurait tôt fait de vous balayer. Si vraiment vous voulez le Royaume de Graycastle, vous allez devoir compter sur mon aide », s’écria Timothy.

– « Des Dieux ? » Roland sourit : « Vous voulez dire de l’Eglise ? »

– « Vous ne savez rien d’eux! La puissance cachée de l’Eglise est insondable. Dans ses notes, Père a consigné des choses incroyables qui expliquent pourquoi, de son vivant, jamais il n’a pu se résoudre à bannir cette institution! Les pilules ne sont qu’un de leurs redoutables moyens et lorsqu’ils sauront qui vous êtes, vous n’aurez plus d’issue! »

– « Non, Timothy Wimbledon. J’en sais beaucoup plus que vous ne l’imaginez et j’ai une idée très claire du chemin qui m’attend. C’est un chemin périlleux et vous n’êtes pas en mesure de conduire le peuple vers un bel avenir », répondit calmement Roland. « Pour tous les crimes que vous avez commis, votre destinée s’arrête ici mais tranquillisez-vous, vous ne partirez pas seul pour l’enfer. »  

Sur ces paroles, ignorant les cris de Timothy, Roland se leva et, sans se retourner, quitta la prison.