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Chapitre 451 : Aspirations

En sortant du manoir, René plissa instinctivement les yeux et prit une profonde inspiration. Cela faisait deux semaines qu’il n’avait vu ni  la lumière du jour, ni la neige.

Partout, il y avait des soldats en uniforme, mais à la grande surprise du Chevalier, au lieu de piller sans vergogne le manoir, ceux-ci gardaient les intersections de manière ordonnée. Quelques taches de sang parsemaient le sol enneigé, cependant, l’absence de corps et de vêtements épars indiquait que les soldats, en nettoyant le champ de bataille, n’avaient pas fouillé les morts. Ce spectacle confirma ses soupçons : cette armée était très différente de celles qu’il connaissait.

– « Est-ce que Petrov va bien ? » Demanda-t-il à Hache-de Fer. « Et la Forteresse ? »

– « Tout va bien », répondit le grand étranger.

Cet homme n’était guère bavard mais si René lui posait une question, il répondait.

« Cela signifie que le plan de Jacques n’a pas fonctionné », pensa René, légèrement soulagé. « Si la Forteresse est intacte et la famille Chèvrefeuille indemne, Petrov ne peut que m’annoncer une bonne nouvelle. » Le sort de Jacques ne l’intéressait pas. « Cet idiot a failli entraîner la famille Elk dans une catastrophe. Je n’ai que faire de ce qu’il est advenu de lui. »

– « Mon frère… qu’est-ce que Jacques a bien pu faire ? », demanda doucement Aurelia en se penchant vers lui.

René hésita, secoua la tête et répondit :

– « Je l’ignore. »

Aurélia lui lança un regard comme pour lui dire : « Vous mentez. »

René sourit amèrement. Il ne savait vraiment pas comment répondre à cette question… Etant donné qu’il avait seulement entendu planifier cette offensive et ignorait comment le plan s’était déroulé, le Chevalier ne pouvait pas lui dire de but en blanc que Jacques avait l’intention de se rebeller. Après un silence, il demanda :

– « Tenez-vous vraiment à m’accompagner au château ? »

– « Bien sûr! Je suis très curieuse de savoir ce qui a bien pu se passer pour que ces hommes envahissent le manoir du Comte en plein jour. » Elle regarda Hache-de-Fer et ajouta : « Je suis persuadée que Monseigneur Petrov ne serait pas resté là sans rien faire. »

René comprit que sa sœur était réellement inquiète pour Petrov : « D’accord. Si vous lui posez personnellement la question, sans doute vous en dira-t-il davantage. »

Le groupe chevaucha environ une heure le long des routes couvertes de neige. Lorsqu’ils arrivèrent au château de la Forteresse, il était  midi.

Hache-de-Fer précéda René et sa sœur jusqu’au troisième étage lourdement gardé par des sentinelles postées à quelques pas l’une de l’autre.

En entrant dans ce qui devait être une étude, René aperçut enfin son ami d’enfance. Celui-ci se tenait respectueusement debout près d’un bureau devant lequel était assis un homme aux cheveux gris. Ce dernier, qui jouait machinalement avec une plume, les regarda tous deux avec intérêt. René le reconnut aussitôt.

Il fléchit le genou et dit :

–  « Votre Altesse, René Medde vous salue. »

– « C’est… »

René tira doucement la robe de sa sœur, un peu surprise,  pour lui signifier de l’imiter.

– « Nous nous sommes rencontrés à la Forteresse de Longsong », dit  le prince en souriant, « dans les soubassements du château, pour être précis. D’après ce que Hache-de-Fer vient de me dire, on vous y avait à nouveau enfermé ? »

– « Euh… » Embarrassé, René ne savait que répondre.

– « Relevez-vous, je vous en prie. Avant que je donne l’ordre d’attaquer le territoire de la famille Elk, Petrov m’a assuré à plusieurs reprises que vous n’aviez rien à voir avec la rébellion de Jacques Medde. Il semblerait qu’il avait raison à votre sujet. Mais comment se fait-il que vous vous soyez retrouvé enfermé dans les soubassements ? »

René jeta un regard reconnaissant à Petrov et raconta au prince tout ce qui s’était passé dans sa famille.

– « Je vois », répondit Roland. « C’est une honte. Si vous aviez pu arrêter votre frère, la Forteresse de Longsong n’aurait pas subi un tel désastre. »

À ces mots, René demeura stupéfait.

– « Que s’est-il passé au juste ? » Demanda Aurélia.

– « Il y a deux jours, avec la complicité des familles Erable, Wolf et Rose Sauvage, Jacques Medde a attaqué la Forteresse », répondit froidement le prince.  « Cette offensive a fait de nombreuses victimes innocentes.  Ils ont mis le feu en deux endroits et afin de forcer la famille Chèvrefeuille à se rendre, ils n’ont pas hésité à s’en prendre aux proches de Petrov. »

René n’en croyait pas ses oreilles.

– « Même si un noble combat un rival, le menacer en se servant de sa famille est honteux! Comment Jacques a-t-il pu faire cela ? »

– « De nombreuses personnes étaient impliquées dans cette rébellion, mais je puis vous assurer qu’aucune d’entre elles n’échappera aux sanctions prévues par la loi. Tous les rebelles seront sévèrement punis! » Le Prince frappa sur le bureau : « Je suis venu à la Forteresse dans l’intention de nettoyer toute la Région de l’Ouest. Pas un seul de ces rats ne me glissera entre les doigts! »

René sentit la sueur ruisseler dans son dos :

– « Votre Altesse, je… »

D’un geste, Roland l’interrompit :

– « Ne vous inquiétez pas, je ne passerai pas ma colère sur des innocents. Les descendants de la famille Elk seront épargnés. J’ai même une proposition à vous faire. Etant donné que Jacques Medde a été tué au cours de la rébellion, seriez-vous disposé à hériter du titre de Comte et à me servir comme votre ami Hull ? »

Cette question n’appelait qu’une seule réponde. Sans hésiter, René Medde s’agenouilla et conformément à son statut de Chevalier, s’engagea  à servir fidèlement le prince.

À sa grande surprise, se serment l’apaisa.

En réalité, il n’avait jamais détesté Roland pour avoir pris la vie de son père. Sur un champ de bataille, n’importe qui était à la merci d’un accident.  De plus, ce n’était pas le Prince mais le duc Ryan et les cinq familles qui avaient lancé cette guerre. Celle-ci terminée, le Prince n’avait pas traité durement les vaincus. Il s’était contenté de demander une rançon contre leur liberté, pratique extrêmement courante au sein de l’aristocratie. Si son père n’était pas mort au combat, il serait sans doute retourné sain et sauf sur ses terres, comme l’avait fait le comte Chèvrefeuille.

René, qui avait été formé à la chevalerie, gardait ces valeurs au fond de lui.

« Une guerre est acceptable lorsqu’elle est justifiée. Non seulement Jacques a agi à tort, mais ce qu’il a fait n’avait pas d’autre but que d’exciter l’hostilité. »

Pour l’amour d’Aurélie et de tous les membres innocents de sa famille, il se devait d’accepter l’offre du Prince. Sans la protection de la famille Elk, plus jamais ces gens ne vivraient en paix.  

Le serment prononcé, le Prince sourit.

– « Dans les jours à venir, vous et votre sœur pourrez vivre au château. Petrov vous fera préparer des chambres. Certains des membres des autres familles qui se sont enfuies se battent encore aux abords de la ville.  Il vaudrait mieux que vous attendiez que la révolte s’apaise avant de rentrer chez vous. »

– « Bien,  Votre Altesse. »

Comme René quittait le bureau,  Petrov lui emboîta le pas.

En voyant la mine défaite de son ami, René sentit un flot d’émotions le submerger :

– « Je suis désolé… »

– « Ce n’est pas votre faute », répondit Petrov en lui tapotant l’épaule. « Ne vous faites pas de mauvais sang. »

D’une certaine manière, René sentait que son ami avait beaucoup changé. Petrov avait un regard qu’il n’avait jamais vu auparavant : il était calme et résolu comme une barre d’acier qui serait passée à plusieurs reprises par le feu.

Son ami était sur le point de devenir un vrai chef.