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Chapitre 405 : De la Compagnie

Le lendemain matin, Lune Mystérieuse se précipita vers le bureau, les yeux encore plus cernés que les autres jours.

– « Pourquoi la boule de verre s’est-elle allumée ? J’ai bien réessayé, mais ça n’a plus fonctionné ensuite, quelle que soit la façon dont je libérais mon pouvoir… » s’empressa-t-elle de dire à peine la porte poussée.  

– « Si vite ? » Un peu surpris, le Prince posa sa plume et prit le petit objet des mains de la sorcière : « Je pensais que cela vous prendrait deux ou trois jours. »

Lune Mystérieuse se pencha, appuya son menton sur le bord du bureau et demanda avec un clin d’œil :

– « Mais enfin, qu’est-ce qui a déclenché cette lumière ? »

– « C’était de la lumière électrique », répondit le Prince en souriant. « Vous avez libéré la foudre du ciel. »

– « La foudre ? » Répéta-t-elle calmement avant de secouer la tête : « Cela n’y ressemblait pas du tout. La lumière était d’un rouge-orangé et elle brillait en permanence. La foudre n’est jamais qu’un éclair. »

– « C’est cet éclair qui a allumé le filament et lui a permis de briller en continu. » Le prince dévissa la boule de verre et ajouta : « Il est préférable que vous ne le compreniez pas. Je vous ferai voir ce qu’est la lumière électrique plus tard. »

Les yeux écarquillés, Lune Mystérieuse observait chacun des gestes de Roland dans la crainte de passer à côté de quelque chose. Le Prince rapprocha les deux fils de cuivre et revissa la boule de verre : « Voilà, vous pouvez continuer à vous entraîner. »

– « C’est tout ? » Demanda-t-elle, déçue, en reprenant le cadre métallique.  

– « Oui », répondit le Prince. « N’oubliez pas de tirer les rideaux quand vous pratiquerez. »

Lorsque Lune Mystérieuse revint dans sa chambre, elle trouva Lily, assise à l’extrémité du lit, occupée à lire les Fondations Théoriques des Sciences Naturelles.

– « Pourquoi vous êtes-vous levée d’aussi bonne heure ce matin ? », demanda-t-elle, surprise. « Puisque vous êtes debout, auriez-vous la gentillesse de m’apporter mon petit-déjeuner ? Je prendrai une omelette avec du pain, mais pas de porridge. »

– « Il est hors de question que j’apporte son petit-déjeuner à une traitresse », grogna Lune Mystérieuse. Elle tira les rideaux, longeant la pièce dans l’obscurité.

– « Hé, mais que faites-vous ? » Demanda Lily en fronçant les sourcils.

« Je m’entraîne. » Elle se laissa tomber sur le sol : « Son Altesse a bien dit qu’il fallait fermer les rideaux et cacher la Pierre de Lumière. »

– « Très bien », répondit la jeune fille. « Je vais aller lire dans le couloir. »

– « C’est hors de question! » S’écria Lune Mystérieuse.

– « Et pourquoi ? », demanda Lily en la regardant : « D’abord je meurs de faim, ensuite je n’ai même pas le droit de lire… je devrais me contenter de rester ici, avec vous ? »

– « Euh… Si je vous apporte votre petit-déjeuner, accepteriez-vous de rester ? » Proposa sa compagne après un moment d’hésitation.

– « Pourquoi ? », demanda Lily avec grand intérêt, « Auriez-vous peur du noir ? »

– « Pas du tout! » Elle gonfla ses joues, réfléchit quelques secondes et murmura : J’ai seulement besoin de compagnie. »

Étonnée de ses progrès, elle voulait que quelqu’un soit témoin de ses aptitudes. Même si elle échouait, il y aurait toujours quelqu’un pour la réconforter mais plutôt que de se confier à Lily, la jeune fille préférait encore emporter son secret dans la tombe.

– « D’accord, pour cette fois, je resterai avec vous. Vous avez l’air si pathétique! », dit Lily en baillant : « Mon petit-déjeuner, et que ça saute! »

Après lui avoir, à contrecœur, apporté son petit-déjeuner, Lune Mystérieuse se prépara pour l’entraînement.  

Lily, ravie, avala ses œufs et demanda :

– « Qu’allez-vous faire ? Magnétiser le truc que vous tenez à la main ? »

– « Non, je vais faire changer rapidement les forces magnétiques dans mes mains. Son Altesse dit que ça devrait produire le tonnerre et la foudre. »

– « Le tonnerre et la foudre ? » Répéta Lily, stupéfaite.

– « Exact.  Je vais commencer… »

– « Attendez! » s’écria la jeune fille en se rapprochant de la porte. « C’est bon maintenant, vous pouvez y aller. »

Lune Mystérieuse expira longuement et mobilisa son pouvoir magique comme elle l’avait fait précédemment. Au camp de l’Association, Cara l’aurait certainement réprimandée pour son attitude. Cependant, Son Altesse avait intentionnellement fait remplacer dans sa chambre tout ce qui contenait du fer et ce y compris les clous, par des objets de cuivre, afin de faciliter sa pratique.

Traitée avec générosité, elle  ne pouvait se permettre de rester inactive.

Les scènes de son vécu à Border Town lui revinrent, image par image, aussi vives qu’un carrousel. Cette fois, Lune Mystérieuse se retrouva très vite dans l’état désiré. Son pouvoir magique passait d’une main à l’autre avec une rapidité et une intensité croissantes.  

C’est alors qu’elle aperçut l’électricité. Telle un fantôme bleu qui apparaîtrait dans une couche de nuages, la lumière, fugace, disparut instantanément. Néanmoins, elle avait nettement vu de l’électricité. Celle-ci ressemblait à un arc minuscule qui passait de l’extrémité d’un fil de cuivre à l’autre en grésillant doucement.

Mais c’était loin d’être fini.

Survint un second arc, puis un troisième… Surprise, elle s’aperçut que chaque fois que les forces magnétiques se transformaient, un éclat de lumière jaillissait, et changeait avec ses mouvements. La direction des forces magnétiques faisant de rapides allées et venues, une sorte de pont bleu et blanc prit forme entre les deux fils de cuivre.

– « Qu’est-ce que c’est ? » Demanda de loin Lily, les yeux grands ouverts.

La lumière était insignifiante comparée à la flamme rouge-orange de la veille, cependant, Lune Mystérieuse tremblait d’excitation : c’était la première fois qu’elle était témoin de son propre pouvoir! À la différence des lignes invisibles des forces magnétiques auxquelles elle ne comprenait rien, cet arc électrique dansait et son mouvement était entièrement sous son contrôle. Elle créait vraiment des éclairs.

L’électricité générait du magnétisme et inversement. Voilà ce dont il s’agissait. Elle eut le sentiment que son pouvoir magique était plus visible et devenait plus clair.

Lune Mystérieuse se releva, posa le cadre métallique sur le bureau et relâcha lentement ses mains pour laisser retomber la puissance magique. Les extrémités des fils de cuivre brillaient encore, comme des étoiles scintillant au loin dans l’obscurité.

À présent, elle comprenait mieux pourquoi l’on disait que l’électricité est le magnétisme. Et vice versa.

Sa plume entre ses dents, Roland massa son cou douloureux.

La voix de Rossignol retentit à ses oreilles :

— « Avez-vous besoin d’aide ? »

– « Ah, merci », répondit-il en acquiesçant d’un signe de tête.

La sorcière posa ses deux mains sur les épaules de Roland et entreprit de masser son cou avec la force adéquate.  

Roland ferma à demi les yeux, profitant de ce moment de sérénité. Cela faisait trois jours qu’il se levait bien avant les gardes afin de rédiger le premier code de lois de la ville, qui servirait plus tard de base à l’ensemble du droit primaire. Il venait seulement d’en terminer le brouillon. Etant donné que Roland n’avait pas de connaissances en droit, il s’était contenté de rédiger une dizaine d’articles en langage clair fondés sur sa propre compréhension du système, l’ensemble n’excédant pas deux pages.

Néanmoins, ces articles contenaient des idées et une idéologie issues du nouveau monde. Il était persuadé que ce code lui permettrait de mettre en œuvre un tout nouveau système totalement différent de l’ancien système féodal. Au fur et à mesure qu’il élargirait son territoire, celui-ci s’étendrait bientôt à l’ensemble du continent. Fondé sur ces nouvelles lois,  son royaume se distinguerait inévitablement des autres.

Soudain, la porte du bureau s’ouvrit et Lune Mystérieuse entra en trombe, tenant dans sa main le petit cadre.,

– « Votre Altesse! Enfin j’ai compris! »

Roland ouvrit les yeux et vit la jeune fille poser le ײpetit jouetײ sur le bureau. Elle retira ses mains : « Regardez! »

À l’endroit où les extrémités des fils de cuivres s’écartaient, on pouvait voir un arc de lumière bien qu’elle ne touchât pas le cadre.

À cette vue, Roland resta bouche bée. La plume glissa du coin de sa bouche et tomba sur le sol.