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Chapitre 367 : Première Étape vers la Construction de la Ville

Petrov sortit de sa cabine, surpris de ne pas sentir l’odeur du bois pourri à laquelle il s’attendait. Le quai était deux fois plus grand et le tout nouveau pont ne craquait plus lorsqu’on marchait dessus. Il remarqua que les planches avaient été solidement fixées et le matériel de grande qualité.

À peine avaient-ils quitté le quai que des gardes en uniforme s’approchèrent. Le chef du groupe regarda les armoiries familiales suspendues au mât du Cœur de Lion et demanda :

– « Êtes-vous… Sir Hull, de la famille Chèvrefeuille ?

– « Oui », acquiesça Petrov, qui se sentait très important. « Je suis Petrov Hull et je suis ici à la demande de Son Altesse. »

– « Lord Hache-de-Fer nous a parlé de vous. Suivez-moi je vous prie », dit le garde avec un signe de la main.

– « À pied ? » S’exclama Petrov, stupéfait.

– « Oui, toutes les écuries ont été démolies », répondit le garde avec un sourire d’excuse. « Ne vous inquiétez pas, les routes de la ville sont en excellent état. »

Petrov comprit très vite ce que le garde voulait dire par ײexcellent étatײ.

La route était lisse, large et toute la neige avait été nettoyée de sorte qu’on y voyait à peine quelques flaques d’eau. Elles semblaient pavées d’une multitude de petites pierres noires séparées par de minuscules interstices et qui luisaient d’humidité. Mais Petrov fut plus surpris encore lorsqu’il s’aperçut que ce n’était pas la seule route dans ce style. À tous les cents pas se trouvait une intersection. Les rues étaient si droites et symétriques qu’on aurait dit un dessin sur papier. Au bout d’une demi-heure de marche, il n’avait toujours pas vu de terre boueuse.

Petrov était stupéfait. Cette ville n’avait plus rien à voir avec celle dont il se souvenait.

– « Monsieur, sommes-nous vraiment… à Border Town ? » Demanda Seth en regardant autour de lui. « Cet endroit n’était-il pas une simple zone habitable temporaire destinée à l’exploitation minière ? »

– « C’était le cas il y a encore quelque temps », répondit le garde, « mais depuis que Son Altesse est arrivée, tout a changé. Ces routes, par exemple, ont été construites il y a six mois. Des centaines de personnes ont travaillé chaque jour pour que nous puissions en refaire une à peu près tous les mois. »

Petrov remarqua que la voix du garde avait une forte nuance d’orgueil, comme s’il se sentait fier d’appartenir à cette ville.

Mais… c’était incroyable! Les rues étaient bordées d’arbres régulièrement espacés et Petrov se dit que l’été, ils devaient former une belle voûte de feuilles, protégeant les passants du soleil brûlant. Et puis, il y avait les maisons. Toutes les petites huttes de terre et les auberges de bois miteuses avaient disparu, remplacées par des bâtiments en brique de deux à trois étages au style identique. Ceux-ci avaient sans doute été construits par la même équipe de maçons.

Comment avait-il réussi à transformer à ce point cette pauvre petite ville en l’espace d’un an seulement ?

Surpris et confus, Petrov suivit les gardes jusqu’au parc du Palais. Là, un chevalier en armure prit le relai tandis que sa suite attendait à l’extérieur des murs.

En entrant dans le château du Seigneur, Petrov eut la même impression qu’un an auparavant.

L’endroit n’avait guère changé. Le château du Prince était beaucoup plus petit que celui de la Forteresse.

Le Chevalier poussa la porte de la grande salle et l’annonça. Petrov aperçut le Prince assis sur le siège réservé au Seigneur.  

Son Altesse Roland Wimbledon.

– « Bienvenue à Border Town, Monsieur l’ambassadeur », dit Roland.

Apparemment, le prince n’avait guère changé. Pour une raison quelconque, Petrov se sentit soulagé. Il posa la main sur sa poitrine et s’inclina solennellement :

–  « La Famille Chèvrefeuille vous rend hommage, Votre Altesse. »

« Asseyez-vous », dit le Prince. « Je vous ai demandé de venir pour aborder avec vous un sujet important. Celui-ci concerne l’avenir de toute la Région de l’Ouest, y compris la forteresse de Longsong. »

– « Je vous en prie, parlez. »

– « Je prévois de faire de cette petite ville une grande cité délimitée à l’ouest par la Forêt aux Secrets, et qui, à l’est, s’étendra jusqu’à la forteresse de Longsong, incluant la moitié de la Région de l’Ouest. La forteresse deviendra le fort oriental de la nouvelle cité et la première ligne de défense contre l’armée de l’Eglise. Longsong ne sera plus la ville indépendante qu’elle est actuellement », expliqua méthodiquement Roland. « La région concernée étant très vaste, il est essentiel de promulguer partout les mêmes lois et de centraliser leur application à l’Hôtel de Ville de la nouvelle cité.  La noblesse ne sera pas autorisée à intervenir dans les affaires de la ville. Cela vaut également pour les cinq grandes familles nobles du Territoire de l’Ouest. »

Petrov sursauta. Un an auparavant, il avait eu une idée similaire : le Duc Ryan pourrait déplacer la ligne de défense contre les bêtes démoniaques à Border Town et utiliser l’espace entre les deux villes. Il n’aurait jamais imaginé que le Prince aurait la même idée, avec davantage de moyens. Si la Forteresse de Longsong devenait une simple partie de la ville, c’est dire à quel point celle-ci allait être immense!

Il avait envie de questionner le Prince, mais retint ses paroles. Si Son Altesse lui en parlait, cela signifiait que sa décision était prise et personne ne pourrait l’empêcher de mettre ses  projets à exécution.

Petrov n’osa pas protester. Il n’aurait jamais pensé que le Duc Ryan serait ainsi éliminé par cet homme aux cheveux gris qui, de toute évidence, était imbattable… du moins, lui-même ne pourrait rien contre lui. Il ne lui restait plus qu’à tenter le meilleur bénéfice de cette impressionnante transformation.

– « Si, comme vous l’avez dit, les cinq familles nobles ne peuvent plus intervenir dans les affaires de la ville, comment la famille Chèvrefeuille pourra-t-elle continuer à vous servir ? »

Le Prince demeura si longtemps silencieux que Petrov se sentit mal à l’aise. Enfin, il se mit à rire : « Décidément, vous me surprenez, monsieur l’Ambassadeur! Votre offre de rachat de la Forteresse il y a quelques mois et votre attitude positive d’aujourd‘hui sont des décisions sages et réfléchies. Rares sont les aristocrates qui réagissent ainsi. »

Sur ces quelques paroles flatteuses,  le Prince reprit un ton sérieux :

– « Si la famille chèvrefeuille est prête à accepter mes règles, vous continuerez à m’aider à gouverner les terres de Longsong. »

– « Mon père et moi nous conformerons toujours à votre volonté… »

– « Il ne s’agit pas seulement d’individus, mais de toute la région », interrompit Roland. « À partir de maintenant, sous ma juridiction, les aristocrates resteront propriétaires de leurs terres, mais ne seront plus autorisés à les gérer. Ils devront s’en remettre aux décrets de l’Hôtel de Ville en ce qui concerne la loi, l’application de la loi, ou toute autre politique.

– « Hum… », fit Petrov, hésitant.

« Il resta possible de transmettre par héritage les terres et les titres. Les entreprises agricoles et artisanales dirigées par votre famille resteront la propriété des Chèvrefeuille. C’est votre droit le plus strict et je vous en donne ma bénédiction. En dehors du droit de gouverner, rien ne changera au sujet de vos terres. Grâce aux nouvelles politiques, il se pourrait même qu’elles prospèrent davantage », dit le Prince. « Bien entendu, vous pouvez également choisir de retourner dans votre pays et de continuer à vivre comme un seigneur féodal. Lorsque j’aurai achevé la construction de ma nouvelle ville et que celle-ci commencera à s’étendre, les terres que j’ai conquises n’appartiendront plus à leur actuel propriétaire. »