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Chapitre 328 : Conversation Sérieuse

Après le départ de Tilly, Roland poussa un profond soupir.

Il était particulièrement stressant d’avoir à tenir des propos absurdes face à une personne intelligente tout en ayant l’air sérieux et sincère. Heureusement que Rossignol, venue l’informer que les sorcières de l’Île Dormante étaient rentrées au château, lui avait offert l’opportunité de mettre fin à la conversation.

– « Comment se fait-il que vous n’ayez pas ressenti d’émotions particulières face à votre sœur cadette devenue sorcière ? » demanda cette dernière en s’asseyant sur le bureau d’où elle dominait le Prince, toujours dans son fauteuil.

Il leva les yeux au ciel et dit avec humour :

– « Ah ? Parce qu’avoir la pression n’est pas un ressenti spécial ? »

– « Je pensais qu’il s’agissait d’une réunion touchante », dit Rossignol avec une moue.

– « Je n’ai jamais vraiment eu de bonnes relations avec elle », soupira Roland. « Lorsque nous vivions au palais, j’avais l’habitude de la rudoyer. Par la suite, en grandissant, nous nous sommes évités mutuellement, c’est pourquoi c’est pour moi un plaisir inespéré que de la voir ici. »

– « Ah bon ? » Elle lui lança un regard éloquent : « Pourtant, jamais vous n’auriez accepté de rencontrer seul une sorcière inconnue. À ce que je vois, vous lui faites plutôt confiance. »

« En réalité, je ne voulais pas que vous soyez témoin de mes mensonges », pensait Roland. Décidant qu’il valait mieux ne pas répondre, il remplit sa tasse, se laissa aller contre le dossier de son fauteuil et but une gorgée de thé :

– « N’importe comment… vous n’allez pas tarder à comprendre. »

Rossignol tendit la main, toucha ses lèvres et dit :

– « Vous me raconterez tout, n’est-ce pas ? »

– « …Oui. »

– « Dans ce cas, je prends ça comme une promesse », répondit-elle en souriant avant de disparaître.

Roland se remémora toute la conversation  qu’il avait eue avec Tilly, afin de voir s’il avait pu faillir sur un détail. Il lui avait donné l’explication ײla plus appropriéeײ qui lui était venue à l’esprit. Au cours de ses nombreuses années d’expérience professionnelle, il avait appris que plus un mensonge était gros, moins il était possible qu’il survive à un examen minutieux. Par conséquent, le fait de faire croire qu’étant jeune, il avait délibérément caché son bon côté, qu’il était accidentellement tombé sur des livres anciens ou avait rencontré un vieux maître qui lui avait enseigné de nombreuses choses serait facilement démystifié si Tilly venait à lui poser des questions plus approfondies. Elle était non seulement sa sœur mais également le leader d’une organisation de sorcières. Si, avant même qu’ils soient parvenus à tisser des liens solides, la Princesse découvrait que son frère lui avait menti, cela compromettrait sérieusement toute relation de confiance.

Il avait donc choisi de dire la vérité sur tous les détails susceptibles d’être découverts et expliqué ses nouvelles connaissances par des souvenirs dont il ignorait la provenance. Certes, cela pouvait sembler incroyable, mais certainement moins qu’un voyage dans le temps. Au moins cette explication ne risquait pas d’entraîner trop de conséquences négatives et ne pourrait guère être prise pour un mensonge. Dans le cas contraire, il était fort probable qu’elle ne puisse accepter l’explication d’un parfait inconnu venu d’une autre époque.

Tant que Roland persistait à dire qu’il était bien le quatrième Prince du Royaume de Graycastle, il n’y aurait aucun moyen de le nier. De plus, il était persuadé que tout ce que voulait sa sœur, c’était entendre une explication de sa bouche. Au fond de lui,  il savait pertinemment qu’un bon leader doit faire fi du passé et se tourner vers l’avenir. L’hiver serait l’occasion de lui montrer les vastes perspectives de la région de l’Ouest et de lui prouver sa sincérité à coopérer au cours d’une entrevue fructueuse. Quant à leur relation, ils auraient tout le temps pour réparer les dégâts.

Ce soir-là, un grand banquet eut lieu dans la grande salle du château.

Outre les traditionnels steaks au poivre, les œufs frits et le pain blanc, il y avait aussi de la liqueur blanche ainsi que toutes sortes de vins, des champignons ײbec d’oiseauײ frits, des raviolis cuits à la vapeur et des glaces. Désireux de souligner encore le goût des plats, le Prince avait introduit le concept du plateau de dégustation, arrangé de façon très sophistiquée. Une petite quantité de chacun des principaux plats accompagnés de leur sauce était présentée au centre d’une grande assiette de porcelaine chinoise, ce qui, visuellement, était du plus bel effet et très tentant.

Les convives croisèrent leurs coupes de vin sous la lumière étincelante des bougies et le dîner s’acheva dans une atmosphère chaleureuse et animée.

Le moment était venu de passer aux choses sérieuses.

Tous prirent place au salon où flambait un bon feu de cheminée. Roland et les membres de L’Association s’installèrent d’un côté de la longue table tandis que Tilly et les sorcières de l’Île Dormante prenaient place en face d’eux. Maggie, réputée pour sa sensibilité, se transforma en pigeon et alla se percher sur le lustre au-dessus de leurs têtes.

Tilly fut la première à prendre la parole :

– « Je ne suis pas seulement venue ici dans l’espoir d’aider Border Town à  repousser les bêtes démoniaques mais également pour récupérer les cinq sorcières que je vous avais envoyées. » Sur ces paroles, elle entreprit de leur résumer brièvement la situation sur l’Île Dormante. « La Baie de la Lune d’Argent  doit nous envoyer un certain nombre de migrants. J’aurai besoin de l’aide de Lotus et Honey pour préparer les logements et la nourriture. »

Durant un moment, Roland eut l’impression qu’il allait avoir la migraine. La Première Armée suffisait à défendre la ville contre l’invasion des bêtes démoniaques. La situation ne justifiait pas l’aide de sorcières, excepté peut-être lorsqu’ils avaient affaire à des bêtes hybrides très agiles et extrêmement rapides.

Par contre, celles-ci étaient indispensables dans le secteur de construction. Pour l’heure, la route à travers les montagnes conduisant au nouveau port n’avaient pas encore été ouverte, le quai n’était qu’à moitié réparé et il fallait encore construire des logements troglodytes supplémentaires pour les réfugiés qui n’allaient pas tarder à arriver.  

– « Pourriez-vous retarder leur départ de deux semaines ? » Demanda le Prince.

– « Je ne demanderais pas mieux que d’accepter mais les circonstances ont changé », répondit Tilly à contrecœur. « Nous avons rencontré des Fantômes Marins mutants dans les eaux du Cap Sud. Pour vous donner une idée, ce sont des bêtes démoniaques de type poisson. Je soupçonne que cela a quelque chose à voir avec le fait que, cette année, les Mois des Démons ont commencé plus tôt. Selon les légendes, plus les Mois des démons sont longs, plus les bêtes démoniaques sont agressives et redoutables. Par conséquent, les sorcières devront partir au plus vite, ceci pour leur sécurité.

– « Elles ne sont pas aptes à se battre. »

– « Je sais, c’est la raison pour laquelle Brise les escortera sur le vaisseau. Sa capacité est très efficace contre les ennemis peu intelligents. Par ailleurs, nous n’avons pas l’intention de reprendre la route par laquelle nous sommes arrivées. Nous longerons la côte vers le nord jusqu’au Port de Clearwater et de là, nous prendrons la route commerciale habituelle en direction de l’Île Dormante. Si l’on en croit les oiseaux messagers qui viennent de rentrer, aucune bête démoniaque n’a été aperçue entre les Fjords et les Quatre Royaumes. »

Roland fut contraint de faire une dernière tentative :

– « Euh … À l’exception de Lotus et Honey, les trois autres pourraient-elles rester ? Pour le moment, elles n’en sont qu’à la moitié de leur programme d’instruction primaire. Si elles partaient maintenant, ce serait comme abandonner à mi-chemin… »

Tilly ne put s’empêcher de rire :

–  « Il semblerait que vous les appréciez. »

Le Prince ne sut que répondre.

– « Je voudrais savoir comment vous envisagez d’utiliser les capacités de Chandelle et d’Evelyne. »

– « D’une part pour consolider les pièces métalliques et d’autre part pour faire du vin. La première peut grandement améliorer l’efficacité du fonctionnement mécanique, quant à la seconde… » Roland marqua une légère pause : « Le vin est une formidable invention. Et l’alcool n’est pas uniquement destiné à être bu, il peut servir à bien d’autres choses. »

– « Sur l’Île Dormante, elles s’inquiétaient toujours de ne pas trouver d’utilité concrète à leur capacité. De plus, elles étaient souvent… »

Bien que Tilly n’ait pas terminé sa phrase, Roland devina qu’elle faisait allusion à la discrimination. Lune Mystérieuse avait vécu la même chose lorsqu’elle vivait avec  l’Association de Coopération des Sorcières.

« Je suis heureuse d’apprendre que vous avez si urgemment besoin d’elles ici. Il est évident que chaque sorcière a un rôle unique à jouer. Il n’existe pas de capacités inutiles, cela n’aurait aucun sens. »

Elle regarda Evelyne et les autres et demanda : «  Qu’en pensez-vous ? »

– « Je préfère vous suivre, Dame Tilly »,  déclara Sylvie.

– « Je… » Chandelle se gratta la tête : « Je suis prête à aller n’importe où. »

– « Dame Tilly, je rentrerai si vous avez besoin de moi… » Evelyne s’interrompit un instant : « Mais dans le cas contraire, j’aimerais rester à Border Town… Je… J’ai encore tant à apprendre de Maître Scroll. »

– « Ne soyez pas si nerveuse, je ne vous forcerai pas à choisir entre rester ou rentrer à l’Île Dormante, la question n’est pas là. » dit Tilly à Sylvie en souriant : « Je voudrais seulement connaître vos conditions de vie à Border Town.  Vous pourrez rentrer quand bon vous semblera. Même chose pour Lotus et Honey, je ne pense pas qu’elles resteront ici à vie. J’ai même l’intention d’inviter des sorcières de Border Town à venir visiter l’Île Dormante. Nous espérons que nos efforts permettront un jour à toutes les sorcières de vivre où elles le souhaitent, que ce soit dans le Nord ou dans le Sud. N’êtes-vous pas de mon avis, mon frère ? »

Roland fut un peu surpris : c’était la première fois qu’elle s’adressait à lui en ces termes. Depuis… Plus de dix ans, à en croire les souvenirs de l’ancien Prince.

Il sourit et acquiesça :

– « Ce jour viendra certainement. »