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Chapitre 317 : “Le Cercueil de Glace”

Foudre avait la chair de poule.

Toutes les histoires qui circulaient parmi les explorateurs lui revinrent en mémoire :  des démons rampant dans les abysses, des fantômes vindicatifs morts sans avoir réglé leurs comptes, des morts-vivants errant éternellement… Ces derniers étaient le cauchemar de tous les explorateurs : même morts, ils pouvaient encore tuer. Ils étaient exceptionnellement doués pour tromper au moyen d’illusions. Se pouvait-il que l’un de ces monstres soit caché dans ces ruines ?

Même si Tonnerre disait que ces histoires n’étaient que des absurdités inventée par des explorateurs de troisième ordre, en cet instant, elle se sentait glacée jusqu’au cœur.

« Si ce n’est pas un monstre, qui cela pourrait-il être ? Qui d’autre, prisonnier d’un Diable, pourrait crier ainsi depuis des mois sans changer de ton ni de fréquence ? »

Elle était maintenant confrontée à un dilemme : soit c’était un monstre qui avait tué tous les Diables, auquel cas elle s’exposait à être tuée elle aussi si elle entrait, soit quelqu’un avait réussi à résister jusqu’à maintenant. Dans ce cas les Diables étaient certainement encore là. La décision n’était pas simple.

Après un moment d’hésitation elle décida finalement de rejoindre Maggie pour discuter avec elle de ce qu’il convenait de faire.

Lorsque Foudre lui eut brièvement relaté la situation, cette dernière leva la tête et dit :

– « Nous pourrions éteindre nos torches et nous faufiler furtivement, de cette façon, ces Diables ne pourront pas nous voir.

– « Euh… mais nous non plus ne pourrons pas les voir. »

– « Je pourrais me transformer en hibou », dit le pigeon en se frottant contre le visage de la jeune fille, « ainsi, je pourrai voir dans le noir, goo »

Le regard de Foudre s’illumina :

– « C’est une très bonne idée, mais… ces créatures maléfiques légendaires passent leur vie dans le noir… Elles doivent avoir un moyen de trouver des proies, sans quoi elles seraient mortes de faim depuis longtemps! »

– « N’avez-vous  pas dit que toutes ces histoires avaient été inventées pour  effrayer les gens ? »

– « Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est mon père », corrigea la jeune fille.

– « Pour moi, c’est la même chose. De toute façon, depuis que je vis à Greycastle, jamais je n’ai entendu parler de ces monstres immortels. S’ils étaient vraiment si terribles, ils ne vivraient pas uniquement dans un endroit reculé comme les Fjords, n’est-ce pas ? »

Soudain, un rayon de lumière traversa le corps de Maggie. Elle il se mit à grossir jusqu’à devenir un hibou couleur fauve aux yeux avides : « Je pensais que vous seriez intéressée par ces légendes. »

« C’est vrai », se dit Foudre, « Jamais un explorateur qualifié ne renoncerait à l’opportunité de vérifier si une légende repose sur des fondements réels ou non. Par ailleurs, il faut absolument que je triomphe de mes démons intérieurs. Si je renonce maintenant, tous les efforts que j’ai faits n’auront servi à rien. »

Après un moment de réflexion, la jeune sorcière décida de suivre la suggestion de Maggie.

« Un instant… C’est pour surmonter ma peur que je veux à tout prix explorer ces ruines, mais Maggie ? Pourquoi soudain y tient-elle autant ? Se pourrait-il que… »

– « Ce n’est tout de même pas à cause du panier d’œufs que vous êtes si impatiente d’y aller, n’est-ce pas ? »

Le hibou cligna de ses deux yeux ronds et détourna la tête.

Revenue à l’entrée du soubassement, Foudre prit une profonde inspiration, agrippa fermement son revolver et, sans bruit, avança dans l’obscurité.

Elle se sentait beaucoup moins nerveuse cette fois, sans doute parce que Maggie était perchée sur son épaule.

Le sol sous ses pieds était très humide et parfois, elle tombait sur une flaque d’eau. Cet endroit étant le point le plus bas, la pluie qui tombait sur la tour s’y infiltrait lentement. Les soubassements étaient généralement équipés d’un système de drainage mais après des années à subir la pluie et le vent, ces  rigoles étaient probablement déjà bouchées depuis un bon moment.

Maggie lui tapota la tête avec ses ailes pour lui signaler des marches un peu plus loin devant elles.

Foudre ralentit et, prudemment, tâtonna du pied pour trouver la première marche et descendit prudemment.  Arrivée à un tournant, elle aperçut soudain de la lumière.

Une douce lumière jaune qui semblait venir du bas des marches se diffusait dans l’obscurité, éclairait le sol et scintillait à la surface comme  sur des ondulations tremblantes.

Elle observa un moment et s’aperçut que ce léger tremblement indiquait la présence d’eau provenant des égouts pluviaux. La moitié inférieure de la porte étant submergée, l’eau devait arriver à peu près au niveau des genoux.

Elle descendit lentement jusqu’à la dernière marche puis décolla du sol et se dirigea vers la porte. Là, elle jeta un regard prudent vers l’escalier et l’eau, souleva ses deux pieds du sol, puis se dirigea lentement vers la porte et sonda l’intérieur.

Derrière la porte se trouvait un vaste espace vide. Les soubassements de cette tour étaient immenses, bien plus grands que la surface au sol ne le laissait supposer. Il n’y avait pas de torche susceptible de produire cette lumière jaune, on aurait dit que celle-ci émanait directement des pierres encastrées dans les murs. Comme elle éclairait vaguement les contours du sous-sol, Foudre put distinguer tout ce qui se trouvait dans la pièce.

En son centre se dressait une plate-forme de pierre sur laquelle se tenaient plusieurs personnages. Leur silhouette massive et la carapace qu’ils portaient sur le dos semblait indiquer qu’il s’agissait de Diables. Heureusement, l’ennemi n’avait pas encore décelé leur présence. Une lance à la main et un bouclier dans l’autre, les créatures encerclaient une pierre bleue qui se dressait au centre de la plate-forme.

C’est alors que l’appel que Foudre avait perçu se fit entendre clairement, comme si quelqu’un lui criait à l’oreille :

– « Sauvez-moi, sauvez-moi… »

La jeune fille ravala sa  salive. Que faire ?

– « Nous… »

– « Allez vite à son secours, goo », murmura Maggie au creux de l’oreille.

– « Hein ? » chuchota la jeune fille, étonnée. « Mais les Diables sont plusieurs… Nous ne pourrons rien contre eux! » Elle s’aperçut que sa main,  qui tenait fermement le revolver, commençait à transpirer : « Sœur Rossignol l’aurait fait sans difficulté, mais moi, toute seule… c’est impossible. »

– « Ce sont ces Diables dont vous m’avez parlé ? » Demanda Maggie, « On dirait qu’ils sont morts, goo. »

– « Comment ça, morts ? »

Elle avait à peine prononcé ces mots que déjà, Maggie s’élançait en volant jusqu’à l’endroit où se tenaient les Diables. Terrifiée, Foudre demeura un instant étourdie et en oublia de retenir son amie. Lorsqu’elle reprit ses esprits, Maggie s’était déjà jetée sur l’un des Diables. La jeune fille n’avait pas le choix. Elle serra les dents et leva son arme, s’efforçant de se souvenir de tous les points importants que Rossignol lui avait enseignés.

Mais contre toute attente, le hibou avait à peine donné deux coups de becs au Diable que celui-ci, semblable à une pierre après d’innombrables années de vent et de gel, s’écroula dans une nuée de cendres.

– « Que se passe-t-il ? » demanda Foudre en s’approchant de Maggie. Elle regarda les trois Diables, étonnée.

Sous la faible lumière jaunâtre, la jeune fille s’aperçut que leurs corps étaient couverts de minuscules fissures. Des araignées avaient tissé leur toile entre leurs jambes. Elle regarda à travers leurs horribles casques et constata que leurs yeux et leur peau étaient pâles, sans aucun signe de vie.

« C’était donc vrai », pensa-t-elle. « Les yeux d’un hibou sont bien plus efficaces que les miens dans le noir, ce qui explique pourquoi Maggie avait l’air si sûre d’elle. »

Mais avant même qu’elle n’ait eu le temps de souffler, quelque chose attira le regard de Foudre.

Sur la haute plate-forme, entouré par les Diables, se trouvait un énorme cube. Ce qui ressemblait de loin à une colonne de pierre était en réalité un cristal transparent. Prisonnière du cube, elle aperçut une femme vêtue d’une robe magnifique. Celle-ci avait les yeux fermés et les mains ouvertes. Ses cheveux semblaient encore flotter derrière elle comme soulevés par le vent.

– « Est-ce une sorcière, goo ? » Demanda Maggie. Elle vola jusqu’au sommet du cristal et se mit à en picorer farouchement la surface. Mais cette fois, au lieu de s’effondrer, le cristal renvoya un son clair.

– « Je ne sais pas », murmura Foudre en posant sa main contre le cube. Un froid glacial lui pénétra la peau. L’épaisse couche de poussière qui recouvrait le ײsarcophageײ indiquait que cette femme devait être là depuis longtemps. Pourtant, ses traits étaient toujours aussi réalistes et ses sourcils froncés, semblaient figés dans une expression angoissée.

– « Sauvez-moi… »

La voix, à nouveau, se fit entendre. Elle venait de derrière le cristal.