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Chapitre 144 : Véritables pensées

 

Non loin de la mine du Versant Nord, dans la cour arrière du four.

 

Rossignol ramassa le verre posé sur la table et le leva à hauteur de ses yeux pour le regarder de plus près. Le cristal translucide étincelait dans la lumière et on ne voyait pas une trace de décoloration.

 

Elle savait que cet objet était connu sous le nom de Coupe de Cristal.  Le processus de cuisson et la formule avaient toujours été le secret de l’alchimiste royal. La valeur d’une coupe comme celle qu’elle tenait entre ses mains se chiffrait en Royals l’or. Une verrerie de cristal de cette valeur n’était utilisée qu’avec de la vaisselle en argent. Elle servait surtout aux puissants nobles ou aux riches hommes d’affaires pour montrer leur statut financier.

 

A présent, ces récipients de cristal, qui avaient été collectés dans tout le palais, étaient sur le point d’être fondus pour retrouver leur état brut.

 

– « Votre Altesse, vous ne pouvez pas fondre ces coupes, elles valent quelques Royals d’or! » S’exclama Rossignol.

 

– « Je n’ai pas le temps d’étudier comment transformer le sable en un verre incolore, par conséquent, c’était la seule façon d’en obtenir. »

 

Roland saisit une autre de ces jolies coupes et la jeta dans le chaudron formé par le feu noir d’Anna. A la vue de l’objet, Rossignol se souvint que le Prince l’avait utilisée pour boire de la bière durant les thés l’après-midi qui avaient précédé les Mois des Démons et cours de la fête qu’il avait organisée pour accueillir les sœurs.

 

En raison de la température élevée constante, le verre se mit rapidement à fondre dans le chaudron et devint une pâte collante.

 

– « Est-il exact que l’on obtient du verre… en brûlant du sable ? » Demanda Anna. « Sont-ils constitués des mêmes composants ? »

 

– « Eh bien, les principaux ingrédients sont similaires, mais le sable contient de nombreuses impuretés. Le verre obtenu en brûlant du sable naturel est légèrement brun ou vert la plupart du temps, ce qui ne répond pas aux normes requises. »

 

– « En d’autres termes, le verre cristallin doit être obtenu à partir de sable pur ? »

 

En entendant cette question, Roland ne put s’empêcher de sourire :

– « Vous pouvez le voir comme ça. J’ai consigné ceci dans le livre, donc vous le reverrez plus tard. Ce sont les petites boules qui décident de la matière. »

 

« Quoi qu’il en soit, je n’y comprend rien du tout », pensa Rossignol qui n’y voyait aucun intérêt. « La couleur du verre n’affecte pas la fonction du récipient, hein. En outre, vous ne les utilisez même pas pour boire, alors pourquoi insistez-vous tant sur l’utilisation de coupes de cristal ? »

 

Tout en s’interrogeant, elle se dirigea vers Anna et jeta un coup d’œil à la verrerie recyclée.

 

Les nouveaux objets étaient toujours transparents et limpides, mais leur apparence et leur forme étaient complètement différentes.

Certains ressemblaient à un tube, avec un fond circulaire et un corps mince et long, d’autres à des bouteilles avec le corps d’une bouilloire mais un goulot pas plus large qu’un pouce.

 

Le plus étrange était un tube courbé comme un fer à cheval mais sans sceaux de part et d’autre.

Rossignol, qui n’en voyait pas la fonction, demanda :

– « Que comptez-vous faire de cette verrerie en cristal ? »

 

– « Je ne les utiliserai pas. Ils sont pour l’alchimiste qui ne va pas tarder à arriver à Border Town » Roland prit une tige pour remuer le verre fondu : « Ils utilisent ces récipients pour extraire des acides et des produits chimiques alcalins. Et j’ai besoin de ces produits chimiques pour produire de nouvelles armes. »

 

Des acides ? Des produits chimiques alcalins ? Nightingale cligna des yeux, confuse, totalement incapable de comprendre à quoi il faisait allusion. Elle détestait se sentir ainsi, cela la déprimait. Mais si elle posait une question après l’autre, elle serait passée pour une ignorante et Rossignol ne voulait absolument pas se montrer sous cet angle devant Anna, aussi s’efforça-t-elle de se concentrer sur leur conversation. C’était le seul moyen pour elle de comprendre ce qu’ils disaient.

 

– « Comment comptez-vous attirer des alchimistes à Border Town ? La Forteresse elle-même n’a pas d’atelier d’alchimie. Il vous faudrait aller à Redwater City pour en trouver un, et j’ai également entendu dire que leur salaire est encore plus élevé que celui d’un ministre. Il vous sera difficile de les convaincre avec seulement des Royals d’or. »

 

– « Vous êtes bien renseignée », répondit Roland avec un sourire. « C’est exact. J’ai déjà envoyé des gens à Redwater City. Ils sont supposés m’apporter la réponse dans environ deux semaines. Mais je n’ai pas l’intention de les recruter avec l’aide de Royals d’or. Je leur ai  offert de leur révéler des secrets d’alchimie. Nous verrons bien s’ils acceptent de travailler pour moi. Au moins, j’aurai essayé. »

 

L’éloge précédant l’explication de Son Altesse avait immédiatement dissipé l’humeur dépressive de Rossignol.  Joyeuse, elle se dirigea vers le centre de la cour, prit une pâtisserie parmi l’assortiment déposé sur une table ronde et la fourra dans sa bouche.

 

Roland passant le plus clair de son temps sur le site expérimental l’après-midi, la séance de thé, qui auparavant avait lieu dans l’arrière-cour du château, se passait à présent sur le Versant Nord  de la montagne.

 

Sur la table ronde se trouvaient des en-cas que le chef avait créés spécialement sur les instructions de Roland.

 

Par exemple, ce petit pain farci cuit à la vapeur. Sa croûte était faite de farine de blé, mais elle ignorait la méthode employée pour la rendre si incomparablement moelleuse. Il était enroulé autour d’une boulette de viande, et lorsqu’elle mordait dedans, sa bouche était remplie de jus… Cela ne ressemblait pas au bacon, qui était difficile à avaler.  Dans la bouche, c’était une parfaite combinaison de viande hachée et de jus de viande.

 

Lorsqu’elle l’eût mangé avec délectation, Rossignol se lécha les doigts l’un après l’autre. Assise sur le canapé, le ventre plein et le cœur léger, la sorcière fut soudain prise d’une sensation de fatigue.

 

– « Deviendrais-je de plus en plus paresseuse sur le tard ? »

 

Le soleil de l’après-midi enveloppait son corps de sa chaleur, un peu comme si c’était de l’eau. Le bruissement des feuilles sous la brise printanière réchauffait son cœur. La jeune femme ôta ses chaussures, glissa ses jambes sous son corps et s’allongea sur le côté.

 

Cette perspective lui offrait une vue sur la porte arrière de la salle de calcination, devant laquelle pendait un rideau. Celui-ci avait probablement été installé à son intention, afin qu’elle ne puisse entrer secrètement dans la pièce. En pensant à cela, Nightingale a estimé que c’était assez drôle, le mur qui la séparait de l’arrière-cour étant solide, mais en fin de compte, ce n’était pas grave. Après tout, elle pourrait toujours passer par le sol. Elle était déjà entrée dans cette mystérieuse pièce, et restée tranquillement à côté de lui durant tout le processus de fabrication, mais elle n’avait jamais touché à la poudre à canon terminée.

Le Prince s’imaginait qu’elle ne savait rien  à ce sujet, mais pour finir, il ignorait que c’était lui qui était gardé dans le noir.

 

Rossignol tourna la tête et put regarder Anna.

Celle-ci portait une coupe recyclée dans ses mains et s’adressait à Son Altesse Royale avec une expression sérieuse et concentrée.

Face à cette femme talentueuse malgré des origines familiales banales, le cœur de Rossignol était rempli d’admiration.

Si ses sœurs et elle avaient pu échapper à leur sort de nomades et être délivrées des tortures de la Morsure Démoniaque, c’était en grande partie grâce à Anna. Si cette dernière n’avait pas changé l’idée que le prince se faisait des sorcières, ces suites positives n’auraient jamais eu lieu.

 

Si Son Altesse avait réellement l’intention d’épouser un jour une sorcière, selon Rossignol, ce ne pouvait être qu’Anna.

 

Bien qu’elle aussi ait pu avoir quelques espoirs, la jeune femme avait choisi de les enterrer profondément dans son cœur. Elle avait décidé que le bonheur de pouvoir demeurer auprès de Son Altesse la plupart du temps lui suffisait.

 

Mais lorsque la jeune femme ferma les yeux, elle ne put s’empêcher de voir des images.

 

Roland était devant le trône du palais royal, en tant que nouveau roi. Il portait une couronne d’or et tenait un sceptre à la main. Puis il se dirigea vers la terrasse du château d’où il se montra à la foule, acceptant leur admiration et leurs vœux.

 

Une femme se tenait debout à ses côtés : elle portait une jupe en satin blanc. C’était certainement Anna. Tout comme le roi, elle portait une couronne d’or mais son visage était dissimulé derrière un voile. Elle leva la main et fit signe au peuple avec un sourire.

Pendant ce temps, foudre traçait des cercles au-dessus d’eux, laissant tomber des pétales de rose, tandis que de la tour de l’horloge du roi dans le lointain, on entendait un mélodieux carillon.

Sur les deux côtés, Rossignol aperçut ses sœurs, debout, qui criaient leurs bénédictions et applaudissaient.

 

Elle sentait son corps lentement submergé par la somnolence et sa conscience devenait plus floue à chaque seconde qui passait.

 

Roland se tourna finalement vers la jeune femme qui se tenait à ses côtés, souleva son voile et approcha lentement son visage de ses lèvres.

La scène finale de sa vision devient très floue. Le voile soulevé, Rossignol s’aperçut que la femme qui se tenait là, les yeux fermés, comme en transe… était elle-même.

 

Elle fit une moue et s’endormit.