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Chapitre 964 : Naissance

Selon les observations de Sylvie, l’équipe de reconnaissance ennemie était généralement composée de deux Diables Fous et de trois Bêtes Volantes. Ils effectuaient, à intervalles réguliers, des patrouilles dans un secteur déterminé en se chevauchant d’une équipe à l’autre de manière à effectuer une vaste surveillance.  On aurait dit le « Mur des Aigles »* des temps modernes.

Les Diables en plein vol ayant un excellent champ de vision, les soldats seraient immédiatement repérés s’ils venaient à pénétrer dans leur zone de surveillances. Roland avait donc l’intention de créer un angle mort.

Une chose était certaine : les Diables Fous ne possédaient ni système radar ni technologie de communication longue distance instantanée, aussi, à moins qu’ils ne fassent retentir leur corne, la disparition d’une équipe de patrouille passerait inaperçue. Certes, les Bêtes Volantes chargées du ravitaillement en Brume Rouge pourraient accroître la zone de surveillance des patrouilleurs, cependant, cela retarderait d’autant le retour d’informations et les ennemis ne remarqueraient peut-être la mort de ces créatures qu’une fois rentrés au camp, le soir venu.

Par ailleurs, et contrairement à la Première Armée, les patrouilleurs ennemis ne pouvaient pas agir de nuit. Quand bien même ils auraient remarqué la disparition de certains des leurs, dans la mesure où les tireurs d’élite étaient hors de leur champ de vision, il leur serait difficile de les localiser immédiatement. Un aménagement intelligent de la zone aveugle ferait gagner du temps aux soldats de la Première Armée et réduirait la mobilité de l’adversaire.

Roland ne s’attendait pas à ce que cette stratégie paralyse totalement l’ennemi, cependant, deux ou trois jours de gagnés aideraient considérablement ses soldats. Plus vite ils arriveraient sur le site de bombardement, meilleures seraient leurs chances.  

C’était dans cette optique qu’il avait conçu le fusil de sniper anti-Bêtes Volantes qu’il n’était pas vraiment approprié de qualifier de fusil. Afin d’assurer sa létalité à longue distance et sa  

stabilité balistique, il avait opté pour un calibre de 20 millimètres, seul point qui le différenciait d’un canon.

S’il ne l’avait pas conçu plus grand, c’était en raison du caractère particulier de la capacité d’Andrea. En effet, lors de l’entraînement, il avait pu constater qu’elle devait tenir l’arme en mains pour pouvoir tirer. Si jamais elle relâchait le canon, même si elle donnait des instructions aux soldats, ceux-ci ne seraient pas en mesure d’utiliser cette arme de façon efficace.  

Quant à ouvrir le feu avec un tel recul… Tilly serait furieuse!

Comme Roland trouvait inappropriée l’appellation de « canon de sniper », il décida de l’appeler tout simplement fusil.

Le concevoir ne lui avait pas demandé beaucoup de nouvelles connaissances technologiques. Sa structure incluant, entre autres le tir semi-automatique, le rechargement par emprunt de gaz, un chargeur amovible, était même beaucoup plus simple que celle de la mitrailleuse lourde Mark I. Il y avait seulement ajouté un frein de bouche destiné à réduire le recul et qu’il avait déjà utilisé sur l’artillerie principale des canonnières.

Sa fabrication n’avait demandé que deux jours, dont un consacré à la sélection des matériaux et au post-traitement.

Lucia en avait créé l’alliage, Anna l’avait façonné, Chandelle consolidé sa forme après quoi Doris était intervenue pour y induire de la magie. Cette arme créée conjointement par plusieurs sorcières pouvait être considérée comme légendaire. Outre ses matériaux et de sa technique de traitement, le canon, même sous l’effet de gaz à haute température et d’une énorme pression, ne risquait pas de se déformer, ce qui était primordial pour garantir la continuité et la précision des tirs.  

– « Serait-ce un fusil de sniper ? » Après l’avoir observé un instant, Andrea s’enquit : « Mais où se trouve la lunette de visée ? »  

– « Il n’y en a pas », répondit Roland.  

– « Pardon ?! » S’exclama la sorcière, abasourdie : « Comment voulez-vous que je touche la cible si je ne la vois pas ? »

– « Une lunette de visée classique ne vous serait guère utile étant donné la portée recherchée, c’est pourquoi vous serez assistée de trois personnes », répondit Roland en regardant Sylvie, Sephora et Camilla qui se tenaient à ses côtés.

– « Vous voulez dire… que pour viser, Dame Camilla me mettra en contact avec Sylvie et que la Comtesse se chargera de reconstituer notre pouvoir magique ? » Demanda Andrea, comprenant enfin pourquoi Maggie lui avait dit : « Elles vous attendent ».  

– « Je n’avais pas l’intention de quitter la Crête Du Dragon Déchu… Atchoum!… Mais je ne pouvais refuser l’invitation de Votre Majesté », dit Sephora, feignant de n’avoir pas eu le choix. « Mais la prochaine fois, vous seriez aimable de me prévenir à l’avance plutôt que de me faire transporter par la voie des airs. Je suis âgée et ne suis plus guère résistante, je prends facilement froid. »

Roland leva les yeux au ciel. Elle avait bu l’Eau Purifiante de Lily et demandé à bénéficier de l’assistance du prochain groupe de stagiaires formés par l’Hôtel de Ville, pourtant, elle se comportait comme s’il s’agissait d’un travail non rémunéré. Après des années d’expérience en politique, elle se plaignait toujours d’être démunie.

Camilla, quant à elle, répondit simplement :

– « Son Altesse compte sur moi pour faire de mon mieux. »

– « Mais je ne suis pas certaine que mes capacités seront aussi efficaces avec l’Œil Magique », objecta Andrea qui n’avait encore jamais envisagé le problème, la portée des pierres et du tir à l’arc étant bien inférieures à ses limites visuelles.  

« C’est pourquoi les essais sont indispensables », répondit Roland. « Si vous le voulez bien, commençons. »

Carter Lannis arpentait nerveusement la chambre à coucher. Rares étaient les occasions où il s’était senti aussi mal à l’aise, à l’exception peut-être du jour où le Roi était allé visiter Anna dans sa prison sans aucune protection.

Son épouse May était sur le point d’accoucher.

« Comme elle le dit elle-même, « En ce jour, elle est aussi importante que le Roi » », plaisanta Carter. « Du courage, voyons! Sois un homme! Regarde-toi un peu! Ce n’est qu’une naissance, par ailleurs, Mlle Naela et Lily sont présentes et quelques infirmières de l’hôpital sont venues exprès. Tout se passera bien et quand bien même il y aurait des difficultés, elles pourront toujours lui ouvrir le ventre, sortir le bébé et préserver ainsi leurs deux vies.** »

Mais cette idée lui ayant traversé l’esprit, il se mit à douter :

« Est-il vraiment possible d’inciser le ventre d’une femme pour l’aider à donner naissance ? Non, c’est trop affreux. J’espère que tout se passera normalement. »

Deux voix en lui se disputaient, lui donnant l’impression que sa tête allait éclater :

« Imbécile! Comment oses-tu douter de la science de Sa Majesté! »

« Mais… jamais je n’ai entendu dire que quelqu’un était né de cette manière. »

– « Rassurez-vous, Monsieur », intervint Irène, « Je suis certaine que tout ira bien. Sœur May est la personne la plus dure que j’aie jamais vue. »

Les autres membres de la troupe Star Flower, également venus leur rendre visite, approuvèrent.  

– « Merci », répondit Carter. Cependant, il était toujours aussi inquiet et la sueur perlait sur son front.  

Tout à coup, une tempête d’acclamations se fit entendre du dehors. Le Chevalier en Chef s’approcha de la fenêtre et vit que de nombreuses personnes saluaient le passage de soldats qui, dans leurs nouveaux uniformes, se dirigeaient à pas lents vers les remparts. Le tissu brun et vert, d’apparence, chaotique, leur conférait une impression de solidité. On aurait dit un terrain en mouvement.

– « Est-ce aujourd’hui que l’armée part en expédition ? » Demanda Carter.

– « Oui, mon mari est parmi eux », répondit Irène avec un sourire crispé mais plein de fierté.  « Voilà longtemps qu’il attend cette occasion de revanche. »   

– « De revanche ? » Répéta-t-il machinalement.

– « Oui. Il m’a dit qu’il tenait à venger ceux qui ont été tués par les Diables. »  

Le fait que ce Chevalier, autrefois célèbre, se batte désormais pour le peuple était la preuve que le pays idéal dont le Roi lui avait parlé était sur le point de devenir une réalité. Lui qui aurait dû être des leurs, voire le premier à combattre pour Sa Majesté, avait le sentiment de s’éloigner de plus en plus.  

Durant un moment, la contrariété l’emportant sur les voix qui se chamaillaient dans son esprit, il parut un peu distrait.

Soudain, un petit cri lui parvint de la chambre à coucher et en un instant, toutes les pensées s’évanouirent.

Son corps étant plus rapide que son cerveau, avant même qu’il ait eu le temps de réaliser, il avait poussé la porte et se précipitait vers le lit.

Un bébé à la peau ridée pleurait près de May sur l’oreiller, tandis que les infirmières s’affairaient de manière ordonnée.

– « Félicitations, Monseigneur », dit l’une d’entre elles en riant. « Voici un petit garçon en excellente santé! »  

– « Vraiment ? »  

Carter s’approcha pas à pas du lit et fléchit le genou devant May, en sueur à la lumière des bougies. Durant un instant, il en oublia ce qu’il s’apprêtait à lui dire.

Les acclamations qui leur parvenaient de l’extérieur se mêlaient aux cris de l’enfant. On aurait dit un chœur célébrant l’arrivée d’une nouvelle vie.

May tenta de lui dire quelque chose, mais elle était trop faible pour pouvoir parler.

Comprenant ce qu’elle tentait de lui dire, Carter sentit les larmes couler sur ses joues.

« Vous voici père à présent. »

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NDT :  *Allusion au scoutisme américain.

** Cette intervention, couramment pratiquée, s’appelle une Césarienne. Elle tire son nom de l’étymologie latine du verbe « inciser » (caedere) et non, comme on le croit trop souvent et à tort, du fait que Jules César serait né de cette manière.