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Chapitre 963 : Un fusil dernier cri

Sur le moment, elle n’avait pas compris. Ce n’est qu’après avoir été exilée de la Cité de Lumière et avoir, durant sa fuite, vécu des périodes sans abri et sans nourriture qu’elle avait commencé à prendre conscience du lourd fardeau de l’existence.

Ceci dit, Andrea ne s’attendait pas à ce qu’une survivante de Taquila revienne sur cette question.  

– « Pourquoi ne le saurais-je pas ? » Demanda Carol en lui adressant un sourire suivi d’un clin d’œil.

– « Ce n’est pas ce que je voulais dire… » Répondit Andrea, quelque peu gênée. « Simplement, je ne savais pas que les antiques sorcières prêtaient attention à ces choses-là. »

– « Parce que nous avions les gens ordinaires pour s’occuper de tout ? » Carol s’appuya au bastingage : « Pour tout vous dire, j’étais exactement comme ces gens. »

– « Comment est-ce possible ? » S’enquit Andrea, un peu surprise.

– « Je conçois que les sorcières et les personnes ordinaires soient fondamentalement différentes, mais comment l’Union aurait-elle pu dépenser autant d’énergie pour une faible sorcière non combattante ? À la différence de Phyllis, lorsque je me suis éveillée, je n’avais que très peu de pouvoir et une faible capacité aussi, à la fin de la guerre, l’Union m’avait presqu’oubliée », dit-elle en regardant les vagues, comme perdue dans ses souvenirs. « Lorsque je n’ai plus touché ma subvention, j’ai été vivre parmi les gens ordinaires et c’est sur eux que je me suis appuyée pour tenir jusqu’au bout quand la ville fut envahie. »

– « Pourtant, lors de la guerre du Royaume de l’Aube, vous n’aviez pas l’air de quelqu’un qui ne maîtrise pas le combat… » Répondit Andrea, se souvenant que même Cendres, qui était pourtant une Extraordinaire, n’avait pu la vaincre.  

– « Des centaines d’années d’entraînement suffisent pour tout changer », répondit Carol, en ouvrant et en resserrant lentement la main.  « Si je me compare à mes précédentes compagnes, je dirais même que j’ai de la chance d’être devenue une Sorcière du Châtiment Divin. Au moins, j’ai gagné en force, je peux contribuer au bien commun et je ne suis plus ignorée.  Le fait d’avoir rencontré le Roi est en quelque sorte une récompense. »

Soudain, Andrea réalisa que si elle était venue lui parler, ce n’était peut-être pas sans raison.

– « Pourquoi me dites-vous tout cela ? » S’enquit-elle ?

Carol leva les yeux :

– « Parce que je vous envie », répondit-elle.

Andrea la fixait, abasourdie.

– « À l’époque de l’Union, votre capacité aurait fait de vous une excellente sorcière de combat et votre Grand Éveil à un si jeune âge aurait pu vous permettre de devenir l’une des supérieures de Taquila », dit la Sorcière du Châtiment Divin d’un ton léger. « Le saviez-vous ?  Mon plus grand désir était de rejoindre l’Armée Sacrée et d’obtenir la bénédiction de Dame Natalya avant de partir au combat, chose que vous auriez pu obtenir très facilement. Personnellement, je ne puis espérer devenir plus forte alors que vous, vous êtes encore loin d’avoir atteint vos limites. »

Carol marqua une pause et ajouta : « Plus vous serez puissante, plus vous devrez relever de défis et essuyer de revers. Mais souvenez-vous que, quelles que soient les difficultés, votre sort est enviable. »

Soudain, Andrea comprit : la sorcière tentait de la réconforter.

Carol avait, en effet, remarqué qu’elle était déprimée depuis qu’elle avait fait ses adieux à son père et à ses amis d’enfance, et que son humeur s’améliorait à mesure qu’elle se rapprochait de la Princesse Tilly, c’est pourquoi elle avait choisi ce moment pour lui faire part de ses souvenirs.

Et c’était vrai.  Ces rebondissements n’étaient rien aux yeux des survivantes de Taquila. En devenant sorcière, elle avait beaucoup plus gagné.

– « Merci », murmura Andrea, après un moment de silence. 

– « Je n’ai dit que la vérité », répondit Carol en secouant la tête.

Puis, se redressant, elle reprit le chemin de sa cabine.  

– « À propos de la question que vous m’avez posée… » Lança Andrea alors qu’elle s’éloignait, « S’ils enterrent la paille, c’est pour en fertiliser la terre. Les habitants de la Cité Sans Hiver n’en ont plus besoin pour faire du feu. »  

Sans se retourner, la Sorcière du Châtiment lui adressa un signe qui voulait dire : « je comprends. »

Andrea esquissa un sourire et se tourna vers la Cité Sans Hiver, le cœur plein d’espoir. 

– « Je me demande ce que fait Son Altesse en ce moment…Connaissant Cendres, elle a dû faire le nécessaire pour ne pas la quitter d’une semelle. Quant à Shavi, je dois certainement lui manquer. Dès mon retour, je reprendrai mes parties de cartes avec elle.    

« La dernière fois que je suis partie avec Loélia, Maggie nous a aidées à planifier notre voyage. À l’heure qu’il est, elle doit être avec Foudre dans les terres en friches, en train de surveiller chaque mouvement des Diables. »

– « Goo! » Entendit-on soudain dans le ciel.

Etait-ce une illusion ? On aurait dit le cri de Maggie.

Andrea leva les yeux et vit un gros pigeon piquer droit vers elle.  

C’est elle en effet!

Jamais elle n’avait vu de pigeon aussi lourd que Maggie.

– « Vous avez grossi », dit-elle en posant l’oiseau à terre. Elle recracha une plume qui était entrée dans sa bouche et demanda : « Et les Diables du Nord-Ouest ? Ne me dites pas que vous êtes encore en dilettante! »

– « Certainement pas, Goo! » Se défendit Maggie : « C’est Sa Majesté qui m’a demandé de venir vous chercher, Goo! »

– « Mais je suis presque arrivée… »

– « Je n’en connais pas la raison, mais quoiqu’il en soit, je ne suis pas en promenade, Goo », dit Maggie qui, une fois sur le pont, prit son apparence de Monstre Volant, faisant s’enfoncer la proue d’un mètre. « Vite! Elles vous attendent, Goo! »  

Andrea qui craignait que le navire ne se renverse s’empressa de grimper sur son dos :

– « Une minute! De qui parlez-vous ? »

– « De la Comtesse Sephora et de Mlle Camilla, Goo! » Répondit Maggie en déployant ses ailes pour l’emporter vers la Cité Sans Hiver.

Elles ne se rendirent ni à la Résidence des Sorcières ni au château.

Après une heure de vol, Maggie la déposa directement dans la praire à l’extérieur du mur d’enceinte où l’attendaient non seulement Sephora Passi et Camilla Dary, mais également Anna, Sylvie, Foudre et Assia entre autres sorcières.

Roland était là lui aussi.

– « Si je comprends bien, vous m’avez envoyée chercher uniquement pour tester une nouvelle arme ? » S’exclama Andrea en portant la main à son front après avoir entendu ses explications. « Mais je serais arrivée à quai ce soir, de toute manière. »  

– « Nous ne pouvions pas nous permettre d’attendre un jour de plus », répondit Roland qui lui fit part des étranges mouvements des Diables. « La Première Armée partira demain matin mais avant qu’elle n’arrive à l’entrée du tunnel, nous devons ajuster l’arme que j’ai conçue spécialement pour vous afin qu’elle soit opérationnelle. »  

– « C’est donc ça… » Andrea plissa légèrement le front. Les actions des Diables lui donnaient toujours un sentiment de malaise. Elle les trouvait trop actifs alors qu’il restait encore un peu de temps avant l’apparition de la Lune Sanglante. Néanmoins, comme ils se devaient d’attacher une attention particulière à chacun de leurs mouvements, ses parties de cartes nocturnes allaient devoir attendre un peu. « J’ai compris », répondit-elle.

Elle se retourna et vit, au milieu du groupe, un fusil d’un type très particulier. Ceci dit, le terme de « fusil » était plutôt étrange dans la mesure où cette arme était beaucoup trop imposante. Le canon à lui seul était aussi long qu’un adulte. De toute évidence, il ne pouvait s’agir d’une arme portative.  

Seule Cendres aurait pu se déplacer avec.

– « De quoi s’agit-il ? » Demanda-t-elle.

– « C’est une arme antichar… euh pardon, un fusil de sniper anti-Bêtes Volantes », répondit Roland.