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Chapitre 962 : Une filière d’approvisionnement invisible

– « Vraiment ? » Roland haussa les sourcils : « Expliquez-vous »  

– « Si le ver dévorant de Taquila peut creuser un tunnel à travers la Chaîne des Montagnes Infranchissables, il doit également pouvoir ouvrir un passage sous les Terres Barbares », déclara Edith. « Je me suis renseignée auprès de Monsieur Karl : si nous avons deux vers travaillant en parallèle, ils créeront une voie suffisamment large pour permettre le passage d’un wagon. Le Ministre est arrivé à la conclusion que le terrain boueux ne saurait permettre la construction d’un palais souterrain comme la Troisième Ville Frontalière mais en creusant suffisamment, nous devrions pouvoir ouvrir un tunnel empruntable. »

– « Comment faire concrètement ? »

– « Il faudrait commencer à creuser depuis le camp de la Première Armée et planter une tente au-dessus de l’entrée du tunnel pour faire croire qu’il s’agit d’une structure ordinaire. »   

– « Et que ferons-nous de ce passage une fois que nous nous serons retirés ? »

– « Nous scellons le puits et le recouvrirons de terre tout en veillant à conserver un orifice de ventilation pour maintenir la circulation de l’air. »

– « Et combien de temps nous faudra-t-il pour le construire ? »

– « Il faudra compter deux semaines de plus que le temps nécessaire à la Première Armée pour arriver sur les lieux. Comme il est probable que nous soyons harcelés par les Diables, nous serons sans doute plus lents. Cela nous permettra de contourner la principale difficulté des soldats car, vus du ciel, leur troupe ne paraîtra pas plus grosse que le poing, un « poing » qui attirera aussitôt leur attention tandis que les équipes logistiques seront invisibles. »  

Roland ne put s’empêcher de sourire. De toute évidence, cette longue nuit de réflexion leur avait permis de bien mûrir ce plan.  

– « Est-ce vous qui avez proposé cette idée ? »

– « En quelque sorte », admit honnêtement Edith. « Mais cette stratégie résulte d’une coopération entre de nombreux départements, entre autres le Ministère de la Construction et l’Académie d’Arithmétique, qui ne connaissait pourtant pas les détails de ce second plan. »  

Roland eut envie de féliciter Edith qui méritait bien sa réputation de Perle de la Région du Nord. Le plus important n’était pas qu’elle ait trouvé de nouvelles idées, mais qu’elle ait su exploiter toutes les ressources à sa disposition pour les peaufiner.

Jamais une personne ordinaire n’aurait pensé à ce ver monstrueux. 

En outre, l’Académie d’Arithmétique, qui avait été créée moins d’un an auparavant et qui, mis à part l’observation des étoiles, ne travaillait que sur les tâches que lui confiait Roland, avait tenté de faire appel à ses membres les plus qualifiés pour effectuer les calculs et les statistiques relatifs au passage souterrain.

Comme il était gratifiant d’avoir trouvé quelqu’un qui ait une vue d’esprit bien supérieure au commun des mortels. Par ailleurs, la femme qu’il avait devant lui, donnait l’impression d’être différente de celle qu’il connaissait. On aurait dit qu’il venait de lui découvrir des talents cachés.

– « Bon travail », encouragea Roland. « Il ne vous reste plus qu’à suivre ce plan. »

– « Entendu. »  Edith eut un moment de silence : « Mais je tiens à souligner quelque chose. Même si nous adoptons le second plan, nous aurons tout de même à déplorer des victimes.  Cette guerre sera aussi pénible que celle que nous avons menée contre l’Eglise à la Crêt du Vent Glacé. Comme ce sont les Diables, cette fois, qui ont pris l’initiative, le temps que la Première Armée arrive sur les lieux, jamais elle ne sera en mesure de mettre en place, comme elle l’a toujours fait, des stations et des blockhaus pour se défendre. »

– « Si je comprends bien, vous préféreriez arrêter les troupes et attendre le bon moment ? »

– « Non, j’ai bien l’intention de casser cette noix, aussi dure soit-elle », répondit calmement Edith. « Si la Bataille de la Divine Volonté est aussi cruelle que l’affirment les sorcières de Taquila, il faut impérativement que la Première Armée ait subi auparavant l’épreuve du feu et du sang. Je pense que vous êtes toujours si soucieux de la vie de vos soldats que vous y réfléchissez à deux fois avant de faire un pas. Maintenant que vous avez affaire à des ennemis dont nous ne savons rien et qui possèdent des capacités inhumaines, il faut vous préparer à essuyer des pertes. »

« Comme c’est étrange », pensa Roland. Il fut un temps où jamais Edith n’aurait osé s’adresser de la sorte à un supérieur, cela pouvant être perçu comme une insulte. Cette femme était bien trop intelligente pour commettre pareille erreur.  

– « Votre réaction fait-elle suite à la réprimande que je vous ai faite l’autre fois ? »  

– « Qu’est-ce que cela peut faire ? Du moment que cela m’est utile, le reste est sans importance. »

– « Je vois. Vous pouvez disposer. »  

– « Bien, Majesté. »

Édith partie, Rossignol parut contrariée :

– « Comment un Seigneur pourrait-il avoir tort de se soucier de ses gens ? Elle dépasse vraiment les limites! »

– « Elle n’a pas tort », répondit Roland en souriant. « Chacun a le droit de croire ce qu’il veut et la sagesse d’un dirigeant réside dans sa capacité à écouter tous les points de vue afin d’être certain de prendre la bonne décision. »

Ceci dit, au fond de lui, Roland n’était pas d’accord. S’il devait réfléchir à deux fois et prendre tous les aspects en considération, c’est parce qu’il ne pouvait pas se permettre de pertes. Ses soldats n’étaient ni des mercenaires, ni des serfs. Presque tous étaient alphabétisés et certains officiers en mesure de lire des cartes et de rédiger des rapports. Il allait devoir prendre des mesures pour limiter le nombre de victimes.

Rossignol était sur le point de répondre lorsque soudain, le Sceau d’Écoute qu’elle portait suspendu sur sa poitrine s’alluma.   

Le cœur de Roland fit un bond.

– « Les Diables auraient-ils progressé ? »

La communication ayant été courte, Rossignol lui répondit presqu’aussitôt, la main toujours sur le Sceau :  

– « Non, c’est une bonne nouvelle cette fois. Le troisième groupe de sorcières de l’île Dormante arrivera demain soir, Dame Camilla à sa tête. »

« Cette information vint de Tilly… », pensa-t-il, soulagé.

– « Allez prévenir Wendy et dites-lui de leur réserver le même accueil que pour les deux groupes précédents. »  

Ces sorcières devaient être les dernières à emménager. Près de la moitié de l’Île Dormantes se trouvaient désormais réunies à la Cité Sans Hiver et maintenant que le cadre des Sortilèges était défini, le Roi était certain que Wendy serait en mesure de tout gérer, y compris l’évaluation des capacités et le recrutement des nouvelles arrivantes.  Quant aux autres sorcières il était persuadé qu’elles finiraient tôt ou tard par accepter le fait que le royaume de Graycastle n’était plus celui qu’elles avaient connu.

– « Aucun problème », répondit Rossignol qui, visiblement, avait oublié les propos d’Edith. 

Elle était sur le point de disparaître dans sa brume lorsque soudain, Roland l’arrêta.  

– « Une minute! Vous avez bien dit que Camilla Dary était à la tête de ce groupe de sorcières ? Cette même femme qui se préparer à partir pour la Crête de Mer avec Joanna ? »

– « Oui, pourquoi ? »

– « Laissez-moi réfléchir… Le scénario présenté par Edith partait du principe que les Diables prendraient l’initiative. Mais je peux peut-être réduire leur mobilité. »

– « Quel est le rapport entre ces deux faits ? » S’enquit Rossignol, confuse.  

– « Je n’en suis pas certain, mais je dois essayer », répondit le Roi avec grand intérêt. « Il faudra que j’aie un entretien personnel avec Camilla sitôt qu’elle sera arrivée. »

Tandis que le bateau qui naviguait sur la Rivière Écarlate entrait dans la Région de l’Ouest, les champs des deux côtés de la rivière virèrent au brun jaunâtre, évoquant la paille récoltée mélangée à la terre.

À en juger par la hauteur des tas de foin, cette année avait encore dû être exceptionnelle.

Debout à la proue du navire, Andrea respirait à plein poumons l’air frais automnal auquel se mêlait une odeur unique de terres agricoles brûlées par le soleil. Cela lui conférait un inexplicable sentiment de détente et de satisfaction dont la sorcière ne savait pas si elle devait l’attribuer au charme persistant des récoltes ou à sa joie de rentrer chez elle.

Il y avait peut-être un peu des deux.

– « Ils ne ramassent pas la paille ? » Demanda une voix intriguée derrière elle. « C’est pourtant excellent pour allumer un feu. »

Andrea se retourna et aperçut une Sorcière du Châtiment Divin qui, si ses souvenirs étaient bons, se prénommait Carol.  

– « Vous connaissez cela ? »

Enfant, Andrea avait questionné son père au sujet de la paille, se demandant pourquoi les paysans la rassemblaient, en faisaient des balles qu’ils empilaient une fois la récolte du blé terminée, ce à quoi ce dernier avait répondu que c’était nécessaire pour vivre.  

« Comme ils n’ont pas assez d’argent pour acheter du bois de chauffage, ils sont contraints de récupérer tout ce qui peut être brûlé pour se garder au chaud lorsqu’arrivent les vents glacés de l’hiver. La paille est un excellent combustible, facilement inflammable et très accessible, c’est pourquoi les nobles eux-mêmes l’utilisent souvent pour allumer leur feu.  Par ailleurs, les gens qui n’ont pas suffisamment de linge l’utilisent généralement en guise de courtepointes. Certes, elle dégage une épaisse fumée en brûlant et pique la peau lorsque l’on dort dessus, mais elle évite aux gens de mourir de froid. Vous pensez peut-être que la paille est inutile, mais elle fait partie intégrante de la vie de ceux qui en ont besoin, au même titre que les épis de blé. »