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Chapitre 579 : Les deux lettres

Roland reçut une lettre de Calvin Kant, Duc de la Région du Nord, accompagnée d’un mémorandum signé de son empreinte digitale sur lequel il exprimait l’intention de la Région du Nord de se montrer fidèle à son Roi.

La lettre en elle-même abordait des questions plus triviales.

Tout d’abord, le Duc voulait savoir quand aurait lieu la cérémonie officielle du couronnement de Roland afin de prendre les dispositions pour y assister comme il était de coutume à chaque fois qu’un nouveau Roi montait sur le trône.

La question suivante portait sur les nouvelles politiques : Calvin Kant souhaitait savoir comment elles allaient être appliquées, ce qui resterait de pouvoirs aux nobles, comment la succession devait se passer et quelle serait la portée administrative de l’Hôtel de Ville.

Si ces questions étaient prévisibles, la dernière surprit terriblement Roland.  

À la fin de sa lettre, le Duc lui proposait une alliance par le biais du mariage et consacrait une page entière à célébrer la beauté et le talent de sa fille Edith. Il affirmait également qu’elle était en mesure de gérer toutes sortes de questions et d’affaires, de ce fait, elle était mieux placée que quiconque pour devenir Reine.

À la lecture de ce passage, Roland se mit à rire de bon cœur.  

– « Pourquoi riez-vous ? » Demanda Rossignol, assise sur un fauteuil inclinable.

– « Voilà un père très intéressant… » répondit-il en lui tendant la lettre. « Lisez plutôt ceci. »

Rossignol sortit de sa brume, prit la lettre et la lut. Puis, fronçant les sourcils, elle demanda :  – « Vous n’allez pas accepter ? »

– « Bien sûr que non », répondit Roland, désinvolte.  « Je n’ai pas besoin d’un mariage politique pour préserver la stabilité de mon trône. De plus, à lire le Duc, elle est si compétente que je n’oserais pas même la faire entrer au château. Les gens finiraient par se demander qui est réellement le Roi! »

– « Apparemment, vous dites la vérité », dit Rossignol, poussant un soupir de soulagement.  

– « Douteriez-vous de moi ? »

– « Là n’est pas la question, mais vous savez très bien que les sorcières ne peuvent pas… » Elle s’interrompit un instant. « Une fois éveillées, nous ne sommes plus des femmes complètes. »

– « Je ne suis pas de cet avis », répondit Roland en secouant la tête.

Pour lui, à mesure des progrès de la civilisation, l’infertilité cesserait d’être considérée comme une tare. Inversement, avec le temps, la beauté, l’apparence physique et les incroyables capacités issues du pouvoir magique seraient de plus en plus recherchées. Tant que l’humanité perdurerait, les sorcières seraient de plus en plus nombreuses. Fort heureusement, elles naissaient parmi les hommes et il n’existait pas de méthode spécifique pour déclencher un Éveil.  Les sorcières et le reste des hommes pouvaient donc vivre et travailler ensemble, voire même se marier.

Roland s’apprêtait à lui faire un exposé détaillé de sa vision personnelle des sorcières lorsqu’un faucon gris entra dans la pièce par une fenêtre ouverte et vint se percher sur son bureau.

Le morceau de tissu jaune attaché à sa patte indiquait qu’il était porteur d’une lettre secrète en provenance de l’ancienne Cité du Roi.

Laissant de côté son discours, Roland prit dans un tiroir un morceau de poisson séché et le lança au faucon gris qui attendait sa récompense, puis il déroula le tissu : à l’intérieur se trouvait une feuille de papier huilé soigneusement pliée.

Etant donné qu’une lettre secrète ne pouvait excéder une certaine taille, le contenu en était extrêmement concis.  

À la lecture de la première phrase, Roland ressentit un choc.

« Le Palais du Royaume de l’Aube a été infiltré par une Purifiée capable de faire usage de ses capacités envers et contre la Pierre du Châtiment Divin. »

« Existerait-il des sorcières immunisées contre l’influence de cette pierre ? » Pour autant qu’il sache, il n’existait que deux types de créatures capables d’un tel exploit. Les Extraordinaires, dont le corps avait été renforcé et les Diables Supérieurs appelés Tueurs de Magie.  

Plus Roland avançait dans sa lecture, plus les informations étaient stupéfiantes.

« Alors que le Prince Alban tentait de s’opposer à la Purifiée, ses gardes, manipulés, se sont tranchés la gorge. »

« L’Église a l’intention de prendre fermement le contrôle du Royaume de l’Aube avant de se concentrer pleinement sur l’attaque de Graycastle. »

« Otto Luoxi et Orian Tokat ont été témoins de tout et les trois familles espèrent pouvoir compter sur votre aide. »

Roland réalisa soudain qu’il allait devoir réajuster considérablement ses plans de récupération de la Région de l’Extrême Sud.

Trois jours plus tard, Roland organisa une réunion de débat stratégique dans la salle de réception du château.

Y participaient Barov, le Directeur de l’Hôtel de Ville, Hache-de-Fer, le Commandant de la Première Armée, le Chevalier en Chef Carter, Petrov, le Gouverneur de Longsong Bastion Wendy et Ayesha, en tant que représentantes de l’Association des Sorcières, Sylvie, qui représentait les sorcières de l’Île Dormante et enfin Edith, la Perle de la Région du Nord.

« Voici, en quelques mots, la situation », conclut Roland après avoir fait part aux participants du contenu de la lettre secrète aux participants. « Certes, nous n’avons pas le pouvoir de vérifier l’information, cependant, si le contenu de cette lettre s’avère vrai, le Royaume de Graycastle aura sans aucun doute à relever son plus grand défi avant la prochaine Bataille de la Divine Volonté. Après réflexion, j’ai décidé de suspendre temporairement nos projets de bataille concernant la Région de l’Extrême Sud. » Sur ce, il se tourna vers Hache-de-Fer : « Cela vous convient-il ? »

Commandant en chef de l’offensive printanière, ce dernier avait, comme convenu, pris possession de la ville de Willow et de la Crête du Dragon Déchu, donnant ainsi à Roland le contrôle des villes-passerelles reliant la Cité Sans Hiver au Territoire du Sud. Hache-de-Fer avait l’intention de tirer parti de ce succès et de mener à bien l’expansion territoriale avant l’arrivée de l’automne. Il fallait pour cela intégrer le Pays des Sables au royaume de Roland. Avec Écho, qui, comme lui, appartenait au Clan Mojin, il serait chargé d’établir de bonnes relations entre les deux peuples, eux seuls pouvant faire office de médiateurs en cas de conflit racial. Hache-de-Fer étant très pressé de retourner à Ironsand City pour se venger d’avoir été piégé, la meilleure récompense que Roland pouvait lui offrir aurait été de lui permettre, avec ses troupes, de s’emparer de la Région de l’Extrême Sud.

Il fut déçu d’apprendre que les plans de bataille étaient suspendus, ce qui était tout à fait compréhensible.

Cependant, le Commandant répondit d’un ton assuré :

– « Tout à fait, votre Majesté. Je suggère que nous remplacions les soldats en faction à la Crête du Dragon Déchu par les nouvelles recrues. Celles-ci sont tout à fait capables de gérer les nobles et cela permettrait à l’armée de concentrer ses forces pour affronter l’Église. »

– « Excellente idée », acquiesça Roland qui, se levant, se dirigea vers la grande carte. « Actuellement, nous sommes confrontés à deux problèmes : D’une part nous ne savons pas quand l’ennemi va attaquer et d’autre part, nous ignorons par où ils choisiront de le faire. En principe, l’Église n’a qu’une seule route possible pour envahir le Royaume de Graycastle. Celle-ci passe par la Crête du Vent Glacé au sud pour atteindre la Cité du Roi. Mais étant donné qu’ils ont pris le contrôle du Royaume de l’Aube, il se pourrait que l’Armée des Juges nous attaque par leurs frontières. Comment remédier à cela ? Quelqu’un aurait-il une idée ? »

Barov, le premier, prit la parole :

– « D’où qu’ils viennent, ils devront d’abord traverser la Région du Nord. La Crête du Vent Glacé, Deepvalley, la Cité de la Nuit Éternelle et Palissade sont toutes administrées par le Duc Calvin. Je suggère donc que nous autorisions Mlle Edith à retourner chez elle afin d’en informer son père. Nous pourrons ainsi garder un œil sur l’ennemi depuis la Région du Nord. À mon avis, c’est le moyen le plus sûr mais… Votre Majesté… » Le directeur de la mairie se frotta les mains : « Avons-nous vraiment une chance de triompher de l’Église ? »

Cette question stupide fut mal reçue de tous les participants et Edith répondit sans ménagement :

– « Et si Sa Majesté vous répond que non, qu’allez-vous faire ? Aller trouver l’Église et implorer sa pitié ? »

– « En ma qualité de Directeur de l’Hôtel de Ville, je suis tenu de prévoir des plans de secours dans le cas où le pire se produirait… »

Edith ne prêta pas attention à lui et se tourna vers Roland :

– « Votre Majesté, bien qu’il soit en effet nécessaire d’envoyer des gens surveiller toutes les routes du Nord, cette solution, en soi, n’est guère efficace. Il faudra du temps pour communiquer et lorsque l’ennemi sera repéré, cela voudra dire qu’il a déjà commencé à agir. Vous n’aurez donc que très peu de temps pour répliquer. »

– « Avez-vous un meilleur plan ? »

– « Bien sûr », répondit Edith avec assurance. « Il faudrait envoyer des gens à Hermès. »

– « La Cité Sainte de l’Église ? » Carter fronça les sourcils : « À quoi cela servirait-il ? Vous imaginez-vous que lorsque le Pape enverra son armée, il vous le fera savoir ? »

– « De plus, les gens qui vivent là-bas sont tous des croyants et des fanatiques. Les espions auront bien du mal de passer inaperçus », renchérit Petrov.

– « Il ne sera pas nécessaire d’entrer dans la ville », répondit Edith en riant. « Il nous suffira d’avoir une petite conversation avec un commerçant à proximité. »